Afin de satisfaire la curiosité des inévitables sceptiques, Reinhard Pabst avait rapidement complété son article par la reproduction d'un extrait de la lettre du docteur Dutrieux datée du 16 août 1880 et envoyée de Siout à son cher et honoré confrère Gerhard Rohlfs (Copyright: Museum Schloss Schönebeck/Rohlfs-Archiv, Bremen).

Ce document fait partie d'un lot de six lettres conservées parmi la succession de l'explorateur et linguiste allemand Gerhard Rohlfs (1831–1896) dans le musée du Château Schönebeck, à Vegesack, un quartier de la ville de Brême en Allemagne.

Ce lot contient :
- une lettre de Milan (Italie) datée du 21 janvier 1880 : Dutrieux envoie un manuscrit à Rohlfs pour parution dans sa revue le 1er mars et lui parle d'une conférence qu'il a donné à Milan où il a eu un grand succès. Peut-être fera-t-il plus tard d'autres travaux pour cette revue quand il sera tout à fait rétabli. Il signe en annonçant qu'il est encore ici pour 8 jours à l'hôtel Rebecchino.

- une lettre de Mons (Belgique) du 29 avril 1880 : Dutrieux envoie une brochure à Rohlfs. Il lui raconte qu'il est bien fatigué car il en est à sa 12ème conférence depuis qu'il a eu l'honneur de le voir.

- une lettre de Mons du 4 mai 1880 : Dutrieux joint une notice biographique le concernant et un article sur Cambier paru le 15 avril dans la Revue de Belgique. Il pense se rendre à Weimar d'ici une quinzaine, sur invitation de Rohlfs.

- une lettre de Mons du 29 mai 1880 : Dutrieux compte aller passer un mois à Vichy avant de s'acheminer vers l'Égypte. Il signale à Rohlfs que l'Association africaine de Bruxelles va envoyer une nouvelle expédition en Afrique uniquement composée d'officiers.

- une lettre de Siout (Égypte) du 16 août 1880 : celle qui nous intéresse plus particulièrement. Elle contient ce passage très intéressant, qui prouve que Dutrieux était à Siout et n'avait pas l'intention de quitter l'Égypte dans l'immédiat, comptant plutôt sur la visite de Rohlfs :
« Je vous écris de Siout où je suis depuis quelques jours, attaché à la mission du Comte della Sala qui vient d'être muni des pleins pouvoirs du gouvernement égyptien pour réprimer la traite des noirs entre Siout et Assouan. Il fait naturellement très chaud ici - nous avons entre 42 et 45 °. Je suppose que vous passerez prochainement en Égypte avant de vous rendre en Abyssinie. Je serai bien heureux de vous y serrer la main... ».

- une lettre d'Alexandrie (Égypte) du 12 juillet 1884. Dutrieux annonce qu'il compte partir en congés en Europe en septembre et que son adresse sera Hôtel Bergère, rue Bergère, Paris.

Chacune de ces lettres comporte une date dans la marge, qui correspond à la date où M. Rohlfs a répondu au docteur Dutrieux. Ainsi, il aurait répondu le 27 août 1880 à la lettre du 16 août (dont l'année avait été rajoutée au crayon de papier, suscitant de nombreuses réserves).

M. Rohlfs a voyagé en Abyssinie de novembre 1880 à avril 1881. Il en a tiré un livre Meine Mission nach Abessinien : auf Befehl Sr. Maj. des Deutschen Kaisers. (Leipzig: Brockhaus 1882, 348 pages.)

Le docteur Dutrieux avait également donné des conférences à Bruxelles les 9 et 23 mars 1880.

Ces lettres permettent de montrer que le docteur Dutrieux n'était peut-être pas aussi mourant qu'il le laissait entendre car il s'est suffisamment rétabli pour reprendre rapidement ses activités.
"Après une huitaine de jours passés à l'infirmerie de la Mission française de Zanzibar, je m'embarquai, ou plutôt, l'on m'embarqua pour Aden. Parti du Caire en avril 1878, j'y étais de retour en novembre 1879, après avoir séjourné plus d'un an dans l'Afrique orientale. Il me fallut plusieurs mois de repos, de soins et de changement d'air en Europe, pour me rétablir des rudes atteintes du paludisme qui avaient fini par me terrasser en me frappant d'une sciatique rebelle" (Dutrieux, Souvenirs d'une exploration médicale dans l'Afrique intertropicale, 1885, p. 11).
Il s'agissait peut-être d'un effet dramatique, "d'une espèce de façon de chanter", comme disait Rimbaud, qui se plaignait tout le temps dans ses lettres à sa famille.

A propos de Reinhard Pabst

Né en 1963, Reinhard Pabst est un chercheur, membre du Conseil consultatif scientifique de la Marcel Proust Gesellschaft et fondateur de la Bibliotheca Mallarméana Reinhard Pabst.

Ce détective littéraire est l'auteur de plusieurs articles et essais autour de Theodor W. Adorno, Georg Büchner, Henri Heine, Immanuel Kant, Thomas Mann et Rainer Maria Rilke :

- A paraître : Kafka in Prag. Insel Verlag, Berlin, 2011.

- A paraître : Thomas Mann in Davos. Insel Verlag, Berlin, 2010.

- Article sur Rainer Maria Rilke à Paris dans le journal Frankfurter Allgemeine Zeitung, 2009.

- Thomas Mann in Venedig. Eine Spurensuche. Mit zeitgenössischen Fotografien (Thomas Mann à Venise - A la recherche d'indices). Par Reinhard Pabst. Insel Verlag Frankfurt a.M. u. Leipzig 2004, 255 pages,174 illustrations n&b.

- Theodor W. Adorno: Kindheit in Amorbach. Bilder und Erinnerungen (Enfance à Amorbach. Images et souvenirs). Sous la direction de Reinhard Pabst. Insel Verlag Frankfurt a.m Main et Leipzig 2003 (2ème édition), 228 pages, 124 illustrations n & b.

- Article sur l'enfance de Theodor W. Adorno à Francfort dans le Forschung Frankfurt. Das Wissenschaftsmagazin, numéro 3-4/2003, p. 44-47.

- Georg Büchner Jahrbuch 8 (1990-1994). Édité en collaboration avec Burghard Dedner, Thomas Michael Mayer et Reinhard Pabst. Max Niemeyer Verlag Tübingen, 1995.

- Plusieurs articles sur Georg Büchner dans le Georg Büchner Jahrbuch vols. 6 (1986/87), 7 (1988/89), 8 et 9 (1995/99).
Voir les sites reference-global.com et uni-marburg.de.

- Georg Büchner an "Hund'' und "Kater''. Unbekannte Briefe des Exils (Georg Büchner en "chien" et "chat". Lettres inconnues de l'exil). Édité en collaboration avec Erika Gillmann, Thomas Michael Mayer, Reinhard Pabst et Dieter Wolf. Jonas Verlag Marburg, 1993.
Voir l'article du journal Der Spiegel, paru en ligne le 6 septembre 1993, sur la découverte de deux lettres inédites de Georg Büchner.

- Georg Büchner 1813-1837. Revolutionär, Dichter, Wissenschaftler - der Katalog (Révolutionnaire, poète, scientifique - Le catalogue). Catalogues des expositions Mathildenhöhe Darmstadt/Kunsthalle Weimar. Par Reinhard Pabst et Stephen Oettermann. Stroemfeld / Roter Stern Bâle et Francfort / Main, 1987.

- Aufsätze zur Vokalmusik (Articles sur la musique vocale) (avec des contributions originales de Wolfgang Rihm, Hans-Klaus Jungheinrich, Luca Lombardi). Auto-édition. Camberg 1981.

Reinhard Pabst a également écrit plusieurs articles sur Henrich Heine (Heinrich Heine Jahrbuch, 1992), Immanuel Kant (Frankfurter Allgemeine Zeitung, 1997), Henrich Heine (Neue Zürcher Zeitung, 1997), Heinrich von Kleist (Frankfurter Allgemeine Zeitung, 1997), Thomas Mann (Süddeutsche Zeitung, 2005 et Frankfurter Allgemeine Zeitung, 2005), Henri Heine (Süddeutsche Zeitung, 2006).

Il a donné plusieurs conférences, notamment sur Olivier Messiaen (Düsseldorf, 1983), Felix Mendelssohn-Bartholdy (Koblenz, 2010), Georg Büchner (Berlin/RDA, 1988), Thomas Mann, Friedrich Hölderlin, Elias Canetti, etc.

Il a aussi participé à plusieurs discussions et entrevues sur Adorno dans le Südwestrundfunk (SWR), Westdeutscher Rundfunk (WDR) ; sur Thomas Mann dans le Hessischer Rundfunk, etc. ; sur Adorno pour le journal Literaturen (2003) et sa version brésilienne (2005) en ligne.

Il a été conseiller scientifique sur un documentaire TV en deux parties de Meinhard Prill et Kurt Schneider consacré à Theodor W. Adorno (ARTE, 2003).

Enfin, on a pu l'entendre le 9 février 2011 dans une émission radiophonique culturelle allemande intitulée Wirklich Rimbaud ? Reinhard Pabst Im Gespräch (Vraiment Rimbaud ? Entretien avec Reinhard Pabst). Il répondait aux questions du journaliste Stefan Koldehoff et donnait son avis sur la photographie du Coin de table à Aden.
Vous pouvez lire la transcription en allemand de cette entrevue sur le site web dradio.de, dans un article intitulé Der Dichter ohne Gesicht (Le poète sans visage).

Reinhard Pabst commence par présenter les deux clans qui se querellent autour de cette photo depuis plusieurs mois. D'un côté celui des Libraires, les découvreurs, assistés de Jean-Jacques Lefrère, auteur d'une biographie et de nombreux autres ouvrages sur Rimbaud. Il a une solide réputation de chercheur et tous les trois voient Rimbaud sur la photo.
De l'autre, Claude Jeancolas, et surtout le mathématicien Jacques Bienvenu, dont le passe-temps favori est Rimbaud. Il a identifié l'explorateur Henri Lucereau puis, plus récemment, le docteur Dutrieux, permettant ainsi de dater la photographie plus précisément, si bien que Rimbaud ne peut plus être sur la photo.

Reinhard Pabst fait un bref rappel de la chronologie, parlant de la présence de Rimbaud à Aden à la mi-août 1880 en même temps que Lucereau qui était encore là, alors que Dutrieux n'y était pas. Il parle du témoignage de Dutrieux qui dit avoir rencontré Lucereau en novembre 1879. Pour le moment, rien ne remet en cause ce témoignage. Si Dutrieux et Lucereau se sont bien rencontrés à Aden à cette date, alors Rimbaud ne peut pas être sur le cliché d'Aden.

Au journaliste qui lui demande s'il s'agit d'une certitude ou d'une probabilité, Reinhard Pabst répond avec prudence. Pour lui, il y a une forte probabilité pour que Lucereau et Dutrieux aient été correctement identifiés, ainsi que le propriétaire de l'hôtel Jules Suel, qu'il a lui-même identifié en octobre 2010. Mais il reste de nombreux points d'interrogation concernant le reste des personnages sur la photo et dans la vie de Rimbaud si bien qu'on ne peut donner de réponse définitive.

Le journaliste s'étonne que cette photo déclenche une telle passion dans les médias français. Pabst lui répond alors que Rimbaud est une icône littéraire que chacun a étudié tôt ou tard à l'école. Rimbaud est un objet de culte et de fantasmes - même en Allemagne - il est l'aventurier, le marginal, l'éternel adolescent qui a cessé d'écrire des poèmes à l'âge de 20 ans. On ne connait son visage d'adulte que par des autoportraits d'Afrique de mauvaise qualité où l'on voit à peine ses traits. Il garde ainsi son mystère. Il se peut que tôt ou tard on trouve encore d'autres photos de Rimbaud dans des archives ou des musées, qui apparaissent plus certaines mais, à l'heure actuelle, ce Rimbaud à Aden lui semble très très douteux.

Et les recherches continuent...

Je remercie vivement Reinhard Pabst pour sa contribution et les renseignements fournis. Vous pouvez consulter son site officiel ici.