Sur la terrasse de l'hôtel de l'Univers, nous étions restés en compagnie du Docteur Dutrieux, récemment identifié par Jacques Bienvenu et Daniel Courtial, grâce à un portrait de la Société de géographie très ressemblant trouvé à la BNF.

Cette découverte, qualifiée de « faux rebondissement » par Jean-Jacques Lefrère et les découvreurs du Coin de table à Aden, n'excluait pour eux aucunement la présence de Rimbaud. Car ce Dutrieux, comme on l'avait appris pour Lucereau, avait tout à fait pu séjourner à Aden en août 1880 (voir l'article de Bibliobs à ce sujet).

Reinhard Pabst, le détective littéraire allemand qui avait déjà participé à l'identification de Jules Suel, a mis la main sur une lettre autographe de Dutrieux, datée du 16 août 1880 et envoyée de Siut (aujourd’hui Assiout) en Égypte. Siut est une ville sur le Nil, au sud du Caire.

Cette lettre commence par ces mots : « Je vous écris de Siut où je suis depuis quelques jours » (RA 14.97). Elle fait partie d'une petite liasse de 6 lettres écrites par le docteur Dutrieux, conservée parmi la succession de l'explorateur et linguiste allemand Gerhard Rohlfs (1831–1896) dans le musée du Château Schönebeck, à Vegesack, un quartier de la ville de Brême. Cette même ville qui a vu passer Rimbaud autrefois.

Même si Dutrieux avait dû se rendre en catastrophe à Aden (pourquoi donc l'aurait-il fait ?), les délais de transport ne lui auraient pas permis d'arriver à temps pour revoir Lucereau avant son départ pour ce qui allait être sa dernière exploration. Cette lettre confirme donc que le docteur n'était pas à Aden au mois d'août 1880, mais en Égypte, conformément à ce que nous savions déjà.

Dutrieux, qui n'est pas à Aden au mois d'août 1880, c'est donc Dutrieux à Aden au mois de novembre 1879, sa rencontre avec Lucereau, selon son propre témoignage (Lettre d'Alexandrie du 18 février 1881).
Rimbaud n'étant arrivé à Aden qu'en août 1880, il quitte la scène. CQFD.

Vous retrouverez très prochainement tous les détails de la découverte de Reinhard Pabst dans le journal allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung. La traduction française est disponible dès aujourd'hui sur son site dans un article intitulé « A l'Ouest d'Aden ».

Alors, qui est ce jeune moustachu inconnu qui fixe l'objectif et que fait-il assis auprès de cette femme aux deux visages (1) ?
Y avait-il sur Aden un autre photographe qui utilisait le gélatino-bromure d'argent en novembre 1879 (2) ?
Le mystère reste entier.

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(1) Certains voient Augustine-Émilie Porte, épouse Bidault de Glatigné. Elle avait 18 ans en 1879 et était enceinte de 6 mois en août 1880. Peut-elle aussi être enceinte en novembre 1879 ? On ne lui connait à ce jour qu'un seul enfant, une fille, Cécile-Marie, née en novembre 1880.
D'autres y voient sa mère, Marie Nedey, veuve Porte, née Scheller, 52 ans en 1879.
Cherchez l'erreur...

(2) Deux autres photographes sont présents à Aden dans l'entourage de Jules Suel à l'époque qui nous intéresse : Édouard-Joseph Bidault de Glatigné et son beau-père Charles Nedey. Disposaient-ils eux aussi de plaques au gélatino-bromure d'argent en novembre 1879 ?
Voir l'article d'André Gunthert, dont les études ont permis d'identifier la technique au gélatino-bromure d'argent utilisée pour le cliché d'Aden.