Dès samedi, Les Libraires ont publié un complément d'information sur le site de la Revue des Ressources intitulé : Le docteur et la chasse à Rimbaud , accompagné d'un dossier Dutrieux versus Rimbaud.

Quoi de neuf, docteur ?

Le dossier « Dutrieux versus Rimbaud » devrait plutôt être rebaptisé « Dutrieux versus Révoil »

On y trouve Georges-Emmanuel-Joseph Révoil dans tous ses états : dégarni, moumouté par les bons soins des photographes, barbu, moustachu, avec ou sans rouflaquettes, jeune, vieux - la totale ! Même son frère Paul a été appelé à la rescousse ! C'est dire si l'heure est grave...

Jacques Bienvenu l'a échappé belle : aucun photographe n'a essayé de rajouter une moumoute à Dutrieux pour cacher sa calvitie. A peine pouvait-on déplorer que sa reproduction ait tendance à donner de la gîte de quelques degrés à bâbord. Mais rassurez-vous, Les Libraires nous en proposent une version plus centrée et inversée, histoire de nous démontrer qu'alors la ressemblance est moins évidente. Pour nous rappeler surtout « à quel point ces questions de ressemblances peuvent être subjectives, voire passionnelles… »

C'est sûr... Au point d'avoir oublié jusqu'à présent de nous parler des portraits de Révoil moustachu et nettement moins chauve, que l'on pouvait trouver un peu partout, mais qu'on ne savait pas situer dans le temps par rapport à la photo d'Aden (voir le forum).

Nous avons maintenant la réponse : les portraits de Révoil moustachus sont des portraits officiels de lui devenu consul. Ils ont été réalisés par Eugène Pirou à la toute fin des années 1880 (?). Ces clichés ont été retouchés et enjolivés pour effacer la calvitie trop prononcée du diplomate et publiés à partir de la fin des années 1880.

Qu'en est-il alors du Révoil moustachu proposé par Jacques Bienvenu pour écarter l'explorateur de la photo du Coin de table à Aden ?
Bienvenu s'était servi d'un portrait daté de 1880 (date imprimée au dos de la photo) et réalisé par le photographe Camille Brion. On y voyait Révoil de profil avec une coupe au bol et une calvitie moins prononcée que celle du barbu de gauche.
Les Libraires nous apprennent qu'il a malheureusement omis de mentionner que la calvitie avait été « grossièrement retouchée » sur le haut par le photographe. Il a également omis de nous parler de la mention manuscrite de dépôt de la photo (1884) par Georges-Emmanuel-Joseph auprès de la Société de Géographie.
Et Les Libraires de partir dans des supputations sur le fait de savoir si 1880 est la date de la photographie ou celle de son retirage, ce qui laisserait supposer que le portait est plus ancien. Et pourquoi ? Craindraient-ils que Révoil ne soit resté moustachu alors qu'on a besoin d'un barbu en août 1880 ?
Et de s'étonner que Révoil ait offert à la Société de géographie un portrait de lui en 1880 (moustachu) alors qu'il en avait déjà fourni un de lui en 1881 (barbu (3)). Et pourquoi pas ?

Le barbu de gauche et Georges Révoil

Las ! La calvitie aurait donc été retouchée sur tous les portraits officiels de Révoil, qu'il soit barbu ou moustachu, et ne le laisse au naturel que sur les photos prises lors de ses voyages d’exploration. Il ne nous resterait alors que le portrait de Révoil à Zanzibar en 1883 auquel se raccrocher, où tout son toupet central a disparu (voir la page 10 du dossier des Libraires).
Les tempes du barbu de gauche sont dégarnies et dégagées vers l'arrière, présentant un bel arrondi qui part du dessus de son oreille. La tempe du Révoil de 1883 ne possède pas cet arrondi caractéristique.
En 1880 et 1881, Révoil avait une calvitie en pointe de chaque côté d'un toupet central, dont le photographe a essayé de combler le vide tout en haut du crâne (Le toupet central avait-il comme des envies de solitude ?) Mais ses tempes étaient loin d'être aussi dégarnies que celle du barbu de gauche (voir la page 6 du dossier des Libraires pour le portrait de 1880).

Dutrieux n'a pas ce problème. Il a le mérite d'avoir la calvitie qu'il faut et bien d'autres détails essentiels qui ont tendance à être trop facilement négligés.

Le barbu de gauche et le docteur Dutrieux-Bey
Libraires associés/ADOC - Société de géographie/BNF

Tous les nouveaux portraits de Révoil fournis nous permettent de constater une caractéristique du regard de l'explorateur : il a de très longs sourcils bien dessinés, en arc de cercle, qui suivent toute l'arcade sourcilière et se touchent presque. Ses moustaches descendent sans décrochement et ses lèvres sont fines. Ce n'est pas le cas pour le barbu de gauche.

Quant au portrait de Dutrieux qui aurait été occulté, Jacques Bienvenu avait fourni dans son article un lien pour le visionner chez Gallica. Il s'agit d'une gravure, et non d'une photographie, parue dans l'ouvrage Les belges dans l'Afrique centrale, De Zanzibar au lac Tanganika, par Adolphe Burno.
Bienvenu ne le trouvait pas assez ressemblant au docteur Dutrieux et beaucoup trop ressemblant à celui docteur Maes qui figure quelques pages plus haut dans le même ouvrage. Vous trouverez un montage comparatif sur le forum. On ne connait pas l'auteur de cette gravure, ni sa date. On ne sait pas non plus si elle a été dessinée d'après photo, comme c'est le plus souvent le cas. Étant donné que la calvitie de Dutrieux est moins avancée, il n'est pas difficile d'en conclure qu'il était plus jeune. A moins que le dessinateur n'ait pris lui aussi quelque liberté avec la calvitie du docteur.

Mais les Libraires et Jean-Jacques Lefrère prennent leurs précautions quant à l'éventuelle présence du docteur Dutrieux sur la photo (on ne sait jamais). La ressemblance entre Dutrieux et le barbu d’Aden leur paraît nette, mais ils déplorent qu'elle ait surtout frappé ceux qui militaient contre la présence de Rimbaud.
Ils ne jugent pas cette présence incompatible avec la présence de Rimbaud. Ils avaient pourtant déclaré quelques jours auparavant que ce scoop était « une pure et simple désinformation » et fourni toute une galerie de barbus visant à prouver que rien ne ressemble plus à un barbu qu'un autre barbu.
Ils nous proposent maintenant une solution pour essayer de mettre tout le monde d'accord.

Le passage de Dutrieux à Aden au mois d’août 1880 n'a rien d'impossible, car il était en Égypte durant l'été 1880 comme membre de la mission de lutte contre l’esclavagisme du comte Sala. Il devait en être le commissaire. Mais quand il a appris que sa mission ne s'étendrait pas au-delà de Siout (Égypte), il a renoncé (1 et 2).
Dans le cadre de ses activités anti-esclavagistes, pourquoi ne serait-il pas repassé à Aden en août pour voir ce bon vieux Lucereau, histoire de collecter des informations et de l'interroger sur la traite qu'il venait de dénoncer aux autorités avant son ultime départ en exploration ? La traite des esclaves transitait alors par quelques points d'embarquement sur la Mer Rouge, à destination notamment de l'Arabie.

Pourquoi n'en aurait-il pas profité non plus pour filer des tuyaux à Rimbaud à propos de Zanzibar ? Mais oui, souvenez-vous, le 17 août 1880, Rimbaud écrivait à sa famille : « Quand j'aurai quelques centaines de francs je partirai pour Zanzibar, où dit-on, il y a à faire ».
Qui avait bien pu lui parler de Zanzibar ? Dutrieux voyons ! Il y avait lui-même séjourné. Il en était revenu quelques mois plus tôt et savait qu'une expédition de ses compatriotes devait prochainement quitter la Belgique pour Zanzibar.

Ainsi tout le monde est à sa place. Révoil derrière l'obturateur plutôt que devant. Bidault gatouille devant sa chère et tendre enceinte jusqu'au menton. Rimbaud est fasciné par l'opération photographique et commence à tirer des plans sur la comète. Jacques Bienvenu est finalement crédité de la découverte de Dutrieux, qui n'est plus mourant du tout puisqu'il a pris le temps d'aller se refaire une santé en Belgique en fin d'année 1879. On ne sait pas trop pourquoi Dutrieux a jugé préférable de parler de sa rencontre de novembre 1879 avec l'explorateur Lucereau plutôt que de celle d'août 1880. On ne sait pourquoi son « souvenir reconnaissant » n'est pas allé jusque là, mais ce n'est pas grave (4)...

Et si notre bon docteur n'avait pas mentionné la rencontre d'août 1880 tout simplement parce qu'il s'était contenté de retourner au Caire pour y continuer sa carrière médicale, comme le précise l'extrait de la page 113 L'Afrique explorée et civilisée que nous fournissent les Libraires ?

Et si la photo datait bien de novembre 1879, chassant définitivement Rimbaud ?
Il faudrait effectivement revoir toute l'identification des personnages (voir le forum sur ce sujet).

Que devient la femme enceinte ?
Il s'agirait d'Augustine-Émilie Porte, l'épouse d'Edouard-Joseph Bidault de Glatigné, qui était enceinte de 6 mois en août 1880. Vous trouverez un autre portrait d'elle vers 1890 à la page 54 de l'article des Libraires paru à la Revue des Deux Mondes en septembre 2010. Si l'air de famille est indéniable entre ce portrait et la femme à la terrasse de l'hôtel, entre temps, Augustine-Émilie a changé de forme d'oreille, devenue étroite et longue, tandis que son regard, qui paraissait si clair est devenu foncé sur le portrait de famille. Jacques Bienvenu pense donc qu'on aurait plutôt affaire à l'intrépide quinquagénaire Marie Nedey, veuve Porte, c'est-à-dire la mère d'Augustine-Émilie, qui aurait été confondue avec sa fille. L'histoire familiale des Porte veut d'ailleurs qu'ils aient été gérants de l'hôtel de l'Univers, ce qui justifierait la présence d'une femme Porte à la terrasse de l'hôtel.
Cette femme a t-elle 18-19 ans, 23-24 ans ou 52-53 ans ? Est-elle enceinte, rondelette ou ménopausée ? S'appelle t-elle Augustine-Émilie Bidault de Glatigné, Anne-Marie Porte (sa sœur) ou Marie Nedey (sa mère) ?
En novembre 1879, la possibilité d'avoir Augustine-Émilie enceinte un an avant d'accoucher de Cécile-Marie devient délicate. A moins qu'elle n'ait été enceinte une première fois, de n'être pas loin du terme, ou qu'elle ait perdu son bébé... Nulle trace d'une autre naissance précédent celle de Cécile-Marie (novembre 1880) n'est connue à ce jour.

Pourquoi l’homme debout à côté de Lucereau lui porte-t-il un tel regard ?
C'est peut-être son mari, qui a bronzé et s'est empâté si on le compare au portrait de Bidault de Glatigné fourni par Jacques Bienvenu et les Libraires. C'est peut-être un homme à l'air égyptien, ou pourquoi pas, un autre explorateur...

Riès se trouvait-il à Aden à ce moment ?
A vérifier.

Qui a pris la photo du Coin de table à Aden et utilisé des plaques au gélatino-bromure d'argent ?
Nous avons deux autres photographes présents à Aden dans l'entourage de Suel. Charles Nedey, le beau-père d'Augustine-Émilie, ancien directeur de l'hôtel de l'Europe, également photographe, et son gendre Édouard-Joseph Bidault de Glatigné, qui s'est installé photographe à Aden en 1878. Est-il possible que Bidault n'ait jamais utilisé cette technique qui s'est répandue à partir de la même année ? (Nous avons deux photographes dans la même famille et pas de photo connue du mariage des Bidault de Glatigné à Aden en mai 1878 ?)

Qui est donc ce jeune homme inconnu à la mise singulière ?
Mystère et boule de gomme... Quoique...
Il y avait déjà un jeune homme moustachu à la mise singulière assis à la terrasse de l'hôtel de l'Univers, avant ses travaux d'extension.

L'hôtel de L'Univers avant ses travaux d'extension - Photo Libraires associés/ADOC.

Les Libraires, en accord avec Jean-Jacques Lefrère, nous avait proposé un agrandissement de cette photo sur le forum le 17 mai 2010, nous disant simplement que cette photo avait été prise à Aden à la même époque que l'autre.

L'hôtel de L'Univers avant les travaux d'agrandissement, détail - Photo Libraires associés/ADOC

Grâce à la couleur des marches, plus foncées après les travaux d'extension de l'hôtel, on sait que ce cliché a été pris au minimum plusieurs semaines (voire plusieurs mois ou plusieurs années) avant celui du Coin de table à Aden. L'hôtel a connu deux phases d'extension vers la gauche et l'entrée de la terrasse a été déplacée au niveau de la 6ème arcade.

L'hôtel de l'Univers vers 1880. Photo Adenaiways.com

A l'époque, Rimbaud n'était pas encore arrivé à Aden. Alors, qui était ce jeune inconnu en blanc, fixant déjà le photographe : un parent, un ami, un employé, un habitué ? Était-il déjà assis aux côtés de Jules Suel ?

Le Coin de table à Aden - Photo Libraires associés/ADOC

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(1) L'Exploration, t.10, 1880, p. 348. Paris, 1876.
(2) L'Afrique explorée et civilisée, II, 1880, p. 113 (bulletin du 6 décembre 1880).
(3) Photographie de la Société de géographie/BNF, tirée du Dictionnaire illustré des explorateurs français du XIXe siècle (Tome Asie), de Numa Broc, Paris, 1992.
(4) Lettre du 18 février 1881 parue dans L'Egyptian Gazette puis à la page 193 du Bulletin de la Société de géographie commerciale de Paris, t.1, oct. 1878.