« Je est un autre » écrivait-il dans la lettre dite du Voyant; on aurait donc pu s’en douter !

Une page est lentement en train de se tourner, celle du joli conte évolutif qui nous a été offert depuis le printemps dernier, nous présentant un Arthur Rimbaud, pris en photo, sur un coin de table d’Aden, en août 1880, à peine son pied (photographique ?) posé sur la terre yéménite. Ceci, déjà, pouvait nous fourrer le doigt dans l’œil et la puce à l’oreille !

Clic Clac Kodak ?

A une époque, où le polaroid, le numérique et la FNAC n’étaient qu’imparfaitement au point, prendre une photo requérait un tas d’opérations complexes et n’était l’apanage que de quelques uns. Les photos étaient rares, les poses longues, le sujet toujours soigneusement mis en scène. Pas de photos au débotté mais des photos calculées, scénarisées, ne laissant rien au hasard. Cette photo dite du coin de table à Aden, soigneusement cadrée, joliment équilibrée, où chaque personnage offre le meilleur de lui-même, ne pouvait échapper à la règle.

Ces hommes et cette femme prennent la pose, leur présence ne doit rien à l’instant, cette photo a été pensée à l’avance, c’est un groupe d’amis ou de relations, que l’on a réuni, tout exprès, pour être pris en photo… Ce n’est pas un motif pris sur le vif, un fragment de vie, miraculeusement échappé au temps et que l’on immortalise. Ces hommes, cette femme savaient, la veille, le matin, que cet après-midi là, à cette heure là, ils se réuniraient sous la véranda pour être photographiés. Ils constituent nécessairement une entité sociale, une micro-société gérée par des liens (nécessairement d’une certaine nature et d'une certaine force) et réunie pour une occasion toute particulière.

Autant, il était plausible - même facile - d’imaginer, un Arthur Rimbaud faisant partie de cette micro-société, à partir de 1882 (il restera en effet sur Aden plus d'un an, sans discontinuer, de janvier 1882 à avril 1883) et à fortiori à compter de 1885 (seule année où nous avons la preuve qu’il fréquentait Jules Suel et son Grand hôtel de l’Univers, cadre de la photo), autant il était très improbable d’imaginer Rimbaud, à ce point intégré à la colonie des français d’Aden, une quinzaine de jours seulement (en comptant large) après son arrivée.

Bon il est vrai, me direz-vous (d'autres l'on écrit) que c’était Rimbaud ! Ah Rimbaud !!

On imagine d’ici la scène :

- « Hé, m’ssieu Suel, y’a Lucereau et Rimbaud sur votre terrasse, en train de se taper une mousse, si on f’sait une photo ? »
- « Fan de chichourle, Rimbaud ? Le maudit poète symboliste que le monde entier nous envie ?? T’as raison va chercher l’appareil ! » ( Suel (Jules), grand admirateur de Pagnol (Marcel), quoique n’ayant pas l’accent du sud, aimait en effet jouer son César (Jules ?) au bistrot)
- « Alors j’appelle le photographe Bidault de Glatigné? »
- « Oui, bonne idée, et aussi sa femme ; et puis dis à Révoil (il vient juste d’arriver de Marseille à la nage et défait son attaché-case), de venir aussi ! Deux appareils photos ne seront pas de trop ( un temps )… Une photo comme ça, fan de con, je la garderai toute la vie et je te jure qu’on en parlera ! ».

(NB :pour les mal comprenants, Rimbaud à l’époque n’était connu que de sa famille – et encore !)

Anti-mythes

Pas de doute : comme toujours avec Rimbaud, nous sommes là complètement dans le mythe, celui qui accompagne Rimbaud, depuis qu’un matin d’hiver à Londres (ou d’été à Roche, ou d’automne à Stuttgart etc.…), il a abandonné la poésie !

Ce mythe qui fait qu’on parle, aujourd'hui, plus de la vie de Rimbaud, de la photo de Rimbaud, de l’alentour de Rimbaud, que du cœur même de son œuvre. Rimbaud : un corpus livré aux mythes, abandonné à tous les appétits.

Mais ne jetons pas la pierre (celle sur laquelle, mieux qu’une église, on bâtit des chapelles - ah l’orgueilleux petit monde rimbaldoïdien qui s’écharpe et s’étripe dès qu’à Paris, le printemps refleurit !). Nous portons tous ce mythe, le mythe de l’adolescent que nous fûmes, qui survit en nous, au creux de nos lombes, et - malgré l’évidence- ne veut pas mourir. Rimbaud ! Requiescat in Pace !

En effet, n’est-ce pas céder au mythe que de ne pouvoir imaginer une seule photo prise à Aden, à cette époque, sans le dénommé Rimbaud ??? Est-il pensable que ces béotiens de résidents français d’Aden n’aient pas, au premier coup d'œil, remarqué ce « je ne sais quoi » qui frisait dans son regard ? Non c’est décidément inimaginable ! Rimbaud, ontologiquement, ne pouvait qu’être SUR la photo : « Ben oui, regarde mieux c’est lui, là ! ». Ah ! LUI !!!

On ne le répètera jamais assez, cette présence de Rimbaud sur la photo aurait dû nous paraître « temporellement et sociologiquement » quasi impossible. En ce mois d’août 1880, Rimbaud, pour tous ces résidents de Steamer point, était un inconnu sans le sou, surgissant de nulle part : il tombait du ciel, qui plus est malade. Embauché, le 16 août 1880, par la maison Bardey - elle aussi toute récente sur le secteur - il devait plutôt bosser d'arrache-pied (hum !) à la factorerie, à l’autre bout d’Aden (à Aden-Camp, à quelques heures de route de Steamer point et de l’hôtel de Suel), tentant de se refaire une petite santé économique, plutôt que parader, avec ces notables, ces gens assis (pour 5 d’entre eux au moins). Pour surmonter cette invraisemblance, la dernière mouture du scénario "Rimbaud on stage" a dû nous proposer, avec une remarquable dose d'imagination, un Arthur R. endossant la défroque de quasi fils putatif du propriétaire de l’hôtel...

Ceci étant écrit (qui a été écrit sur le forum il y a 6 mois), qu’y a-t-il de neuf, sous le soleil d’Aden, pour justifier aujourd'hui cet article ?

Bienvenu à Dutrieux !

Et bien tout simplement qu’un chercheur, vient - trop discrètement à mon avis - d’apporter, il y a quelques jours, la preuve (que j’ai la faiblesse de croire définitive) que RIMBAUD ne peut être sur la photo, celle-ci datant de novembre 1879, date à laquelle notre fichu Rimbaud se gobergeait tranquillement en Métropole, inconscient – le malheureux - des tourments qu’il infligerait, 130 ans plus tard, à ses meilleurs exégètes et plus parfaits biographes.

Ce chercheur est M. Jacques BIENVENU, professeur de mathématiques, bien connu du petit monde de la critique rimbaldienne, auteur d’articles très sérieux, qui a été épaulé dans sa recherche par David Ducoffre - dit DéDé - émérite exégète et grand chasseur intertextuel du jardin des daines rimbaldien.

Nous leur devons en effet deux identifications fondamentales, relatives à la photo du « Coin de table à Aden » :

Ils ont d’abord été les premiers à identifier officiellement l’explorateur Henri Lucereau (dit Lulu), le grand moustachu bravache, debout à gauche sur la photo (preuves facilement consultables sur notre forum), identification ô combien importante puisqu’elle a permis dans un premier temps de dater cette photo de la période « septembre 1879 - août 1880 » (durée du séjour de Lulu à Aden).

La seconde identification, celle du premier barbu assis à gauche (nez pincé, front plissé, tempe résolument dégarnie), ajoutée à celle de Lucereau, date à présent la photo, de manière si précise, qu’aucun doute n’est plus permis : Rimbaud ne peut-être sur la photo.

La photo du « Coin de table » a en effet été prise, au cours de la seconde quinzaine de novembre 1879, seule période au cours de laquelle le Docteur Pierre-Joseph DUTRIEUX (car c’est de lui qu’il s’agit), de retour d'expédition en Afrique centrale, a séjourné à Aden, et a rencontré, pour la première et seule fois, l’explorateur Lucereau.

Nous tenons en effet cette information de la propre main du docteur Dutrieux, qui l’a écrite, à l’encre noire sur papier blanc, dans une lettre, adressée à un journal égyptien, le 18 février 1881, quelques mois après le meurtre de Lucereau; information, qui a été reprise dans le bulletin de la Société de géographie commerciale de Paris de 1881– Tome 3, pages 193 et 194, et qui est consultable par tout un chacun, sur le site de la BNF.

On y lit : « J'ai passé 15 jours à Aden, avec M. Lucereau en novembre 1879, au moment où je revenais mourant ...la confraternité qui unit tous les voyageurs africains m'attira les sympathies de M. Lucereau...j'en ai gardé un souvenir reconnaissant et je me dois à moi-même de rendre hommage à la mémoire de l'infortuné voyageur... »

Pour ne pas alourdir excessivement cet article, je vous invite donc à prendre connaissance de tous les détails, sur le blog de M. Jacques BIENVENU : rimbaudivre.blogspot.com, où vous pourrez consulter, tout à loisir, la photo d'un docteur DUTRIEUX, plus vraie que nature (référence : archives Bibliothèque Nationale).

Vous pourrez ainsi constater combien la ressemblance, avec le barbu de la photo, est frappante, j’oserais dire concluante. Pour mémoire, rappelons que dans le conte, ce barbu a pris successivement l’identité du patron de Rimbaud, M. Alfred Bardey, puis celle d’un explorateur photographe, M. Georges Révoil. Il suffit de comparer les différentes photos connues de ces deux personnes pour conclure sur l'évidente véracité de l’identification du docteur Dutrieux (ah cette calvitie si caractéristique !).

Qui était Pierre-Joseph DUTRIEUX ?

Vie et oeuvre de l'impétrant

Pierre-Joseph DUTRIEUX était belge, né à Tournai le 19 juillet 1848 (il a donc 31 ans en 1879, sur la photo prise à Aden), il est mort à Paris, le 30 janvier 1889. Les amateurs(trices) peuvent voir sa tombe, à Tournai, cimetière Sud, carré 7, concession 407 - avec sculpture sur le ventre.

Élève brillant, il fait des études de médecine ; diplômé de Gand, en 1872, avec grande distinction et ruban d’honneur, il s’engage dans l’armée belge, comme médecin militaire, mais, rétif à la discipline, démissionne de ce poste dès l’année suivante. Il se spécialise ensuite dans l’ophtalmologie (études complémentaires menées à Paris), pour devenir oculiste.

Passionné par les horizons lointains et spécialement l’Afrique, il part aussitôt exercer en Égypte, muni de lettres le recommandant auprès du khédive. Il sera successivement professeur honoraire à l’école de médecine du Caire et médecin chef de l’hôpital gouvernemental d’Alexandrie. En 1882, pour signalés services, le khédive lui accordera la dignité de Bey. En 1885, il retournera à Paris, où il exercera, jusqu’à sa mort, dans le 9ème arrondissement, au 63 de la rue du faubourg Saint-Denis (où il recevait de midi à 2 h), et au 9 boulevard poissonnière (de 3h à 6h, ou sur rendez-vous). Nota : Ces dernières précisions sont uniquement données pour justifier une éventuelle future publication dans une revue de haute tenue, comme celle « des 2 mondes et du tiers état réunis ».

Le Docteur DUTRIEUX, que nous appellerons donc respectueusement, Docteur DUTRIEUX –Bey, fait partie de ces hommes typiques du XIXème siècle, pour qui la science et le savoir font progresser l’humanité, pour qui la colonisation est une main tendue par la civilisation à des contrées et des peuples moins avancés ou moins chanceux. Hommes visionnaires et par chance pragmatiques, convaincus que les échanges (aussi bien l’échange de savoirs, que celui des denrées commerciales), conduisent nécessairement à des avancées concrètes, bénéfiques à tous, ils ne conçoivent l’intérêt personnel et l’action individuelle, que si celles-ci s’inscrivent dans une perspective collective plus large : celle du bien, du progrès commun.

Ainsi sera-t-il, sa vie durant, membre et correspondant de nombreuses sociétés scientifiques et philanthropiques : Société de géographie commerciale de Paris, Société de médecine pratique de Paris, Association internationale africaine, Société anti-esclavagiste.

C’est dans cette même logique de "témoignage", que ce médecin hygiéniste publiera plusieurs livres : livres de médecine bien entendu (« Sur l'ophtalmie appelée communément ophtalmie d'Égypte », qu’il dédicacera –en homme pratique - à son souverain Léopold II, « Réflexions sur l’épizootie chevaline au Caire en 1876 », « Le choléra dans la Basse-Égypte en 1883, relation d'une exploration médicale dans le delta du Nil pendant l'épidémie cholérique »…), mais aussi livres et communications sur des sujets plus généraux, prouvant l’étendue de ses champs d’intérêt : « La question judiciaire en Égypte » (1877), « La question africaine au point de vue commercial », intervention faite devant l’Union syndicale de Bruxelles…en mars 1880. En mars 1880, c'est-à-dire, seulement quatre mois après avoir posé, du côté d’Aden, sur un coin de table !

Mais revenons en 1877 !

Cette année-la, en décembre, part de Zanzibar la première expédition belge pour l'Afrique centrale, composée de deux officiers : Crespel et Cambier, d’un géographe : Marno et du docteur Arnold Maes. Ils ont pour mission de reconnaître le lac Tanganika. Mais en janvier 1878, Crespel et le docteur Maes meurent, l’un de malaria, l’autre d’insolation, tandis que Marno renonce ; pour les remplacer, on fait appel au lieutenant Wauthier et à un autre docteur : notre Pierre-Joseph Dutrieux (pas encore Bey). Pas de chance, en décembre 1878, Wauthier meurt de dysenterie, dans les bras de Dutrieux. Cambier, qui dirige maintenant l'expédition, et Dutrieux parviennent, dans cet ordre, au printemps 1879, à Tabora, mais le docteur, à son tour victime de la malaria, doit abandonner l’expédition et laisser partir seul (les porteurs et autres éclaireurs comptant pour du beurre) Cambier, qui atteindra Karema sur le lac Tanganika, en septembre 79 (où il ne sera même pas pris en photo !).

Dudu et Lulu sont dans le même bateau, Rimbaud tombe à l'eau, qu'est-ce qu'il nous reste, ô pôvres?! 

Épuisé, le moral dans les chaussettes (les élastiques près de son cœur ?), Dutrieux regagne la côte, puis Zanzibar. Il embarque ensuite pour Aden, où il se rétablira peu à peu, rencontrant en novembre, un jeune explorateur fougueux : Lucereau, qui revient juste de Zeilah (de l’autre côté de la Mer Rouge), où il vient d’essuyer quelques menues vexations de l’émir du coin Abou Beker, esclavagiste de haut vol et de bonne tenue.

On imagine aisément que Dutrieux, correspondant de la Société anti-esclavagiste de Londres, trouvera auprès de son jeune confrère en exploration, quelques saines indignations à partager et il nous est agréable de penser, qu’à ces occasions, sous la véranda du Grand hôtel de l’univers d’Aden, leur hôte et restaurateur, le bon père Jules Suel, ci-devant franc-maçon, aimait parfois ajouter quelques siens couplets à l'antienne.

Alors, me direz-vous, en définitive qui était le petit moustachu, assis à droite sur la photo ? Et bien... à ce jour, on n’en sait rien (et soyons franc, maintenant on s’en moqueun peu !), même si certains penchent sérieusement pour le photographe Bidault de Glatigné, assis, en novembre 1879, auprès de sa tendre et chère - mais point encore enceinte - femme.

Mais dans tous les cas, de la photo, exit le p'tiot Rimbaud !

Dommage ?

Circeto