Il est à regretter que, depuis le début, selon que l'on croit ou que l'on ne croit pas à la présence de Rimbaud, les barbus semblent valser au gré de la conviction des protagonistes. Difficile de s'y retrouver dans cette cacophonie, rien ne ressemblant plus à un barbu qu'un autre barbu.
Aussi cet article a pour but de vous proposer quelques montages pour vous aider à vous y retrouver.

Il est cependant un point d'ancrage, un personnage dont la présence n'est contestée par personne : Édouard-Henri Lucereau, l'explorateur trop tôt disparu. Lucereau ayant fait des séjours prolongés à Aden entre octobre 1879 et août 1880, il semblait donc logique d'orienter les recherches du côté des voyageurs qui avaient croisé son chemin : Alfred Bardey, D. Pinchard et François-Amable Dubar (mai 1880), Mgr Ludovic Taurin-Cahagne (avril et mai 1880)(1), Xavier Brau de Saint-Pol Lias et John Errington de La Croix (vers février 1880)(2), Charles Courret (décembre 1879 puis mars 1880)(3) et le docteur Pierre Dutrieux-Bey (novembre 1879)(4).

Mgr Taurin-Cahagne, Brau de Saint Pol Lias, Errington de la Croix, Courret

Au poste très prisé de barbu de gauche, nous avons vu passer Alfred Bardey, 26 ans, l'employeur de Rimbaud. Il avait fait un récit de sa rencontre avec Lucereau en mai 1880 dans son livre de souvenirs Barr-Adjam (pages 25-26). D'abord envisagé par Jean-Jacques Lefrère et les Libraires associés dans leur tout premier article paru sur le site d'Histoires Littéraires, il fut rapidement écarté par les découvreurs de la photo car, si son emploi du temps était compatible avec celui de Lucereau, il ne l'était plus avec celui de son employé : Bardey était en déplacement quand Rimbaud est arrivé à Aden, début août 1880.

On ne connait qu'un portrait d'Alfred Bardey, daté d'avant 1883, que l'on peut trouver à la page 144 du livre de Claude Jeancolas Passion Rimbaud, Textuel, 1998.

Sa ressemblance avec le barbu de gauche est peu probante : sa calvitie n'est pas assez avancée, son front est plus petit, son nez grec, ses sourcils courts et fournis.

Le barbu de gauche et Alfred Bardey, l'employeur de Rimbaud

Nous avons ensuite eu droit au passage éclair d'Albert Delagenière, gérant du vice-consulat d'Aden, dont la présence avait été envisagée par Jean-Jacques Lefrère (article Bibliobs du 5 juin 2010) jusqu'à ce qu'on découvre son visage dans le dossier des Libraires paru à la Revue des deux Mondes (Annexe 3 page 83). Sur le portrait daté de 1879 et exécuté par le photographe Camille Brion, Delagenière est âgé de 37 ans et ne ressemble en rien à notre barbu.

Les Libraires nous ont alors proposé Georges Révoil (page 14 et annexe 5 de la Revue des deux Mondes), l'explorateur photographe, qui pourrait même être l'auteur de cette photo utilisant un procédé révolutionnaire pour l'époque : le gélatino-bromure d'argent. Leur dossier à ce sujet est copieux. Il fourmille d'anecdotes, de lettres et de portraits qui permettent d'en faire un candidat qui présente une certaine ressemblance avec notre barbu.

Mais voici que sur son blog Rimbaud Ivre, Jacques Bienvenu vient de mettre en ligne le résultat de nombreux mois de recherches personnelles, dans un article qui fait rebondir le débat et exclut la présence de Rimbaud sur la photo.

Il nous démontre d'abord que le barbu de gauche ne peut être Révoil, et nous propose à sa place le docteur Dutrieux, dont la ressemblance est si frappante qu'elle a emporté sa conviction, la mienne, et celle des habitués du forum. Emportera t-elle la vôtre ?

Commençons d'abord par le nouveau portrait de Georges Révoil qu'il nous fournit. Ce portrait aurait été pris chez le photographe Camille Brion d'Orgeval, de Marseille, avant le 25 juillet 1880, date du départ pour Aden de l'explorateur. Révoil, 28 ans, est de profil, porte moustache et coupe au bol. Sa calvitie parait nettement moins avancée que celle du barbu sur le cliché d'Aden.

On connaissait déjà un autre portrait de l'explorateur, daté de 1881 et sorti de chez ce même photographe, qui n'avait donc pu être pris qu'au retour de son voyage. Ce portrait avait été publié dans le Dictionnaire illustré des explorateurs et grands voyageurs français du XIXe siècle (Tome 1 : Afrique) de Numa Broc. Révoil était alors barbu et ce portrait a été le premier utilisé par les Libraires associés pour tenter d'identifier le barbu de gauche. On notera des sourcils longs et fins qui suivent régulièrement l'arcade sourcilière, que l'on retrouve également sur un 3ème portrait de Révoil à Zanzibar, datant de 1883, dans l'article des Libraires associés paru à la page 59 de la Revue des deux mondes ainsi que sur leur site. La calvitie de Révoil est nettement moins avancée sur les tempes que celle de notre barbu de gauche aux dates qui nous intéressent, et sa lèvre inférieure est plus plus fine.

Le barbu de gauche et Georges Révoil

Passons maintenant au docteur Pierre-Joseph Dutrieux-Bey, 31 ans, docteur belge qui était établi au Caire. Il fit partie de l'expédition Cambier en Afrique centrale en 1877-1878, avant de tomber malade et d'être obligé de renoncer. De passage à Aden avant de rentrer se faire soigner en Europe, il croisa le chemin d'Henri Lucereau à Aden en novembre 1879: « J'ai passé une quinzaine de jours à Aden avec Lucereau, en novembre 1879, au moment où je revenais mourant de mon voyage d'exploration scientifique dans l'Afrique Centrale » (Extrait de sa lettre du 18 février 1881 parue dans le Bulletin de la Société de géographie commerciale de Paris).
Pour l'identifier, on disposait jusqu'à présent d'une gravure trouvée à la page 39 de l'ouvrage d'Adolphe Burno : Les belges dans l'Afrique centrale, De Zanzibar au lac Tanganika.

A la recherche d'un portrait plus convaincant, Jacques Bienvenu a été contacté par Daniel Courtial, un chercheur indépendant, qui lui a signalé l'existence d'une photographie de Dutrieux à la Bibliothèque Nationale de France. Cette photographie avait été déposée auprès de la Société de géographie de Paris en 1883 (date de dépôt mentionnée au dos) par Federico Bolona, italien vivant en Égypte et secrétaire général de la Société khédiviale de géographie du Caire. Dutrieux était membre honoraire de cette même Société.

Concernant les détails de son histoire, vous les trouverez dans les articles respectifs de Jacques Bienvenu et Circeto.

Le barbu de gauche et le docteur Pierre Dutrieux-Bey

Bien que Révoil et Dutrieux aient en commun barbe, calvitie et petites oreilles, il manque au premier le regard fatigué de Dutrieux, si semblable à celui du barbu de gauche. On reconnait également sur le portrait du docteur la calvitie si particulière, l'implantation du nez et de l'oreille, les sourcils épais en accent circonflexe, la lèvre charnue (voir détail 1), et même le petit décrochage de la moustache sur la droite du visage (à gauche sur les photos).

La tenue vestimentaire des personnages, qui avait tant interpellé Jacques Bienvenu et pouvait paraître un peu chaude en plein été, devient pour lui plus vraisemblable au mois de novembre 1879.

Ce barbu de gauche n'a certes pas l'air si mourant, mais il n'a pas vraiment l'air dans son assiette : grosse fatigue ? C'est à cause de ce regard si particulier qu'on ne reconnaissait pas à Révoil que nous avons toujours hésité. C'est encore à cause d'un regard qu'on ne lui connait pas qu'on n'a jamais réellement réussi à accepter Rimbaud sur la photo, et que 9 mois après l'annonce de cette découverte, on en discute encore. Alors, qui est cet inconnu puisqu'il ne peut plus être Rimbaud ?

L'hypothèse de Bienvenu relance le débat sur le reste des personnages. Que deviennent Riès, Bidault de Glatigné et son épouse Augustine-Émilie Porte, enceinte ? Ont-ils encore leur place sur la photo ? Doit-on voir Marie Nedey, la veuve Porte, née Scheller à la place de sa fille ?

La barbe ! répondent les Libraires associés en publiant sur leur blog d'autres photos de barbus avec un avis de recherche : «Tout barbu désireux de figurer sur la photographie d’Aden et ayant un alibi solide pour l’année 1880 est prié de contacter le rimbaldien de service. Forte récompense. »

La barbe ! répond Jean-Jacques Lefrère dans un article paru aujourd'hui sur le site de Bibliobs. Il classe cette découverte parmi « les opérations de désinformation qui n'ont pas manqué ces derniers mois » et « se lasse quelque peu à discuter ces ressemblances de barbus, d’autant qu’il est probable que dans trois mois, un nouveau candidat à la pilosité développée remplacera probablement celui d’aujourd’hui. »

Dommage, la ressemblance est pourtant bien là.

« Cela n'exclut en rien la présence de Rimbaud. Car ce Dutrieux, comme on l’a appris pour Lucereau, a tout à fait pu séjourner à Aden en août 1880 », continue Jean-Jacques Lefrère.

Il est vrai qu'il faudrait effectivement s'assurer que Dutrieux n'était pas non plus à Aden en août 1880. Si tel était le cas, j'ai la faiblesse de croire que ce bon docteur aurait mentionné dans son témoignage cette 2ème rencontre avec Lucereau, réalisée quelques jours avant sa mort, car elle aurait donné davantage de poids à son récit. Pourquoi aurait-il mentionné la rencontre de novembre 1879 et omis celle d'août 1880 ? Mystère...

Que pensez-vous de tout cela ? Je vous propose de répondre au sondage suivant (en haut du menu de gauche) : Qui est le barbu de gauche sur la photo du Coin de table à Aden ? Votre avis nous intéresse.

En discuter sur le forum...

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Toutes les photos reproduites ont été réglées dans des niveaux de gris, de manière à faciliter la comparaison.
La photo de Révoil prise en 1881, souvent présentée inversée pour les besoins de la démonstration, a été remise à l'endroit, car chacun sait qu'un visage n'est jamais symétrique, encore moins les oreilles.

(1) Voir L'Exploration, 1881, p. 344. Gravure de Pann, 1896.
(2) Voir De France à Sumatra par Java, Singapour et Pinang: Les anthropophages, de Xavier Brau de Saint-Pol Lias. Oudin, 1884, p. 95. Photographies de la Société de géographie, tirées du Dictionnaire illustré des explorateurs français du XIXe siècle (Tome Asie), de Numa Broc, Paris, 1992.
(3) Voir A l'Est et à l'Ouest dans l'océan Indien, de Charles Courret. A. Chevalier-Marescq, 1884, p. 115. Gravure tirée du même ouvrage.
(4) Voir lettre du 18 février 1881 parue dans L'Egyptian Gazette puis à la page 193 du Bulletin de la Société de géographie commerciale de Paris, t. I, oct. 1878. Photographie de Société de géographie/BNF. Reproduite avec l'aimable autorisation de la Société de géographie et de Jacques Bienvenu, qui a réalisé une photo numérique à partir de la bande microfilm de la BNF.