Grâce à la découverte d'un nouveau portrait de Jules Suel fumant son cigare dans la véranda-vestibule de son hôtel par le chercheur allemand Reinhard Pabst, sa présence sur le cliché d'Aden devient vraisemblable et son authentification est en cours.

Jacques Bienvenu nous replonge donc dans l'histoire de cet hôtel, citant au passage une anecdote tirée du livre Ma cousine Pot-au-feu par Léon de Tinseau :
« Tous les passagers descendus à terre étaient partis en excursion. Nous nous trouvions seuls sous la véranda de l'hôtel, assaillis par une nuée d'Arabes, d'Indiens et de Juifs, marchands de café, de plumes d'autruche et autres produits du cru. Heureusement la maîtresse du logis, intrépide Champenoise aux bras robustes, faisait bonne garde, moins dans notre intérêt que dans celui de ses cuillers et de ses fourchettes. Il fallait la voir, quand la meute devenait trop familière, décrocher un certain fouet de poste spécialement consacré à cet usage et en cingler les mollets nus des indiscrets. »

Il voit dans cette intrépide champenoise, non pas Mme Suel, mais Marie Porte, la mère d'Augustine-Émilie, qui serait âgée d'une quarantaine d'années en 1880. Les parents d'Augustine-Émilie seraient les gérants du « Grand Hôtel de l'Univers » fréquenté par tous les ressortissants français et s'y seraient installés après la guerre de 1870, venant de Metz. (Voir son article du 2 juillet sur Bidault de Glatigné.) Pour lui, la femme de la photo paraissant beaucoup plus âgée que 18-19 ans, il se pourrait donc que la mère ait été prise pour la fille, car il n'est pas rare que l'une ressemble à l'autre.

Il s'avère que depuis cet été, je me suis penchée sur la généalogie du couple Porte (1) que j'ai postée sur le forum et que j'ai trouvé un certain nombre d'éléments qui viennent contredire cette thèse. Le couple Porte dont parlent Paul Gautier et Jacques Bienvenu ne peut pas être celui des parents d'Augustine-Émilie.

En effet, François Porte est né le 7 mars 1813 à Kédange-sur-Canner (Moselle) de Charles Porte, cordonnier, et de Marguerite Vellinger (ou Wellinger). Militaire, il est mort dans cette même commune le 16 octobre 1870.
Marie Scheller (parfois orthographiée Schaller) est née à Gandren le 6 novembre 1827, de Jean Scheller, manœuvre décédé le 27 janvier 1837 et d'Élisabeth Kreyer (parfois orthographiée Krier ou Kringer) (2), sans profession.
François Porte et Marie Scheller se sont mariés à Metz le 9 octobre 1850 (acte de mariage n° 294). Il était sapeur au 3ème régiment du génie, cantonné à Metz. Elle était cantinière.
Leurs deux filles, Anne-Marie et Augustine-Émilie, sont nées, l'une à Kédange-sur-Canner le 1er août 1856, l'autre à Metz le 22 avril 1861 (3). Parmi les témoins qui ont signé l'acte de naissance (acte n° 397) d'Augustine-Émilie, apparait alors Charles Hyacinthe Nedey, sergent au 3ème régiment du génie.

C'est ce même Charles Hyacinthe Nedey que Marie Scheller, veuve Porte, va épouser à Aden le 14 janvier 1873. D'après leur acte de mariage, il est maintenant directeur d'hôtel et photographe, il a 44 ans, elle en a 45 (4).

Parmi les témoins à leur mariage, on trouve César Tian et Jean-Baptiste-Silvère Rimbaud, l'autre Rimbaud, dont Arthur avait parlé à sa famille dans sa lettre du 25 août 1880 : « Bien faire mon adresse, parce qu'il y a ici un Rimbaud agent des Messageries maritimes. »
Il faut savoir que les agents des Messageries Maritimes servaient d'officiers d'état-civil en période de carence de consulat à Aden.

Charles Nedey a été l'un des témoins du mariage de Jean-Baptiste-Silvère Rimbaud et de Scolastique Élise Glasser le 30 novembre 1872 à Aden. Plus tard, il a également signé l'acte de naissance de Cécile-Marie Bidault de Glatigné, née le 11 novembre 1880. Quant à sa femme Marie Nedey, elle est la marraine de Cécile, baptisée le 12 juin 1881, toujours à Aden.

Vous voyez qu'il n'y a plus de couple Porte, mais un couple Nedey. En 1880, Marie Nedey, veuve Porte née Scheller, va sur ses 53 ans. La femme assise à la terrasse de l'hôtel de L'Univers a t-elle vraiment cet âge ?

Jacques Bienvenu continue sa démonstration et nous rappelle qu'en arrivant, à la date du 17 août, Rimbaud venait d'être embauché et n'avait que 7 francs en poche. S'offrir l'Hôtel de l'Univers paraissait donc au-dessus de ses moyens, au vu des tarifs de l'hôtel en 1886, qu'il a trouvés dans la Revue française de l’étranger et des colonies : 5 roupies, soit environ 11 francs par jour.
D'après les témoignages sur la mentalité de Jules Suel, il est peu probable qu'il ait accepté d'héberger Rimbaud gratuitement : « Suel recevait tout le monde, ayant de quoi payer, avec la même insouciance et la même déférence ; mais, en homme correct, il savait, par le montant des notes, élever chaque convive à son rang ; de sorte qu'en partant, tous étaient enchantés, ravis : les uns d'avoir payé en grand seigneur, les autres de n'avoir pas été pris pour de trop pauvres hères. » (Impressions de voyage en Apharras, par Félix Jousseaume, Paris: J.B. Bailière 1914, Tome 1.
Voir aussi à ce sujet le témoignage de Jules Renard (qui n'est pas l'auteur de Poil de Carotte mais un homonyme), que Jacques Bienvenu a fourni dans un autre article, qui recoupe le premier.

Quant à David Ducoffre, dans son article Rimbaud invisible sur deux photos, il nous propose une remise en cause quasi-complète des identifications proposées par les Libraires associés dans leur dossier de 115 pages paru en septembre, sauf en ce qui concerne l'explorateur Henri Lucereau. Il reste le seul personnage incontestable de la photo puisque dûment identifié sur mon forum par le tandem Bienvenu-Ducoffre, involontairement assisté de moi-même. Identification confirmée depuis par un autre cliché très ressemblant fourni par les Libraires, qui de leur côté étaient en rapport avec les descendants. Ce qui permet de préciser que cette photographie du Coin de table à Aden a été prise en 1879 ou 1880. Il s'agit d'être prudent...

David n'est pas contre la présence de Jules Suel sur la photo, malgré la petitesse du nouveau portrait fourni par le découvreur allemand, ceci grâce « à un certain nombre de convergences frappantes entre le nouveau portrait de Suel et l’homme d’âge mûr dans son habit à carreaux. »

Il revient sur le problème d'identification de la seule femme de la photo. Malgré l'air de ressemblance du portrait d'Augustine-Émilie Porte fourni par les Libraires avec la personne à identifier, les dimensions des oreilles ne concordent pas : Madame Bidault a une petite oreille et l’inconnue en possède une très grande. De plus, il est évident pour lui que cette dame est une personne d'âge mûr, et non pas une jeune femme de 18 ou 19 ans enceinte. De surcroit, une superstition très répandue voulait qu’on ne prenne jamais de photographie d'une femme en pleine grossesse.

Que la mère ait la quarantaine ou plutôt 52-53 ans en 1879-1880, - des vérifications sont en cours à ce sujet, puisque David a cru comprendre que les documents la concernant, que j'avais jusqu’ici présentés sur le forum, n'étaient pas définitifs - sa présence lui paraît bien plus plausible sur cette photographie.
Pour que le résultat de mes recherches généalogiques sur la famille Porte soit enfin pris en compte, je vais donc devoir attendre qu'elles soient vérifiées et dument authentifiées par ces deux rimbaldiens émérites, parce qu'elles remettent en cause l'histoire du couple Porte gérant l'Hôtel de l'Univers, pour laisser place à un couple Nedey. Cependant, si les vérifications auxquelles je me suis livrée depuis cet été en me référant aux actes d'état civil avaient infirmé ma thèse, j'en aurais fait état depuis longtemps.

Pour en venir à la partie comique de la démonstration de David Ducoffre, Bidault de Glatigné ne serait pas l'homme qui regarde tendrement vers sa jeune épouse, mais ressemblerait davantage à l'inconnu assis au regard stupide, c'est-à-dire au candidat Rimbaud. A la place de l'homme au regard amoureux debout derrière lui, nous aurions un personnage âgé à l'air égyptien.
« En tout cas, selon nous, il faut simplement considérer que ce moustachu et l’homme d’allure égyptienne sont de parfaits inconnus en l’état actuel de nos connaissances, tout comme les deux barbus assis qui se situent à gauche sur la photographie. »

Exit donc Édouard Bidault de Glatigné et Arthur Rimbaud mais aussi Georges Révoil et Maurice Riès, quand bien même ces deux derniers auraient été reconnus par leurs descendants.

Concernant le moustachu assis, David reprend et complète l'argumentation de Jacques Bienvenu concernant l'arrivée de Rimbaud à Aden : sa recherche d'un travail, son peu de moyens, son impossibilité de loger à l'hôtel de l'univers (situé à Steamer-Point) alors qu'il travaillait à plusieurs kilomètres de là (Aden-Camp), l'absence de témoignage de la rencontre de Rimbaud-Lucereau que ce soit de la part d'Alfred Bardey, son employeur, ou d'un autre.

« Finalement, si beaucoup de gens considèrent que ce moustachu ressemble assez peu au visage de Rimbaud à dix-sept ans sur les deux portraits Carjat, ce n’est sans doute pas parce qu’on connaissait assez mal les traits du Rimbaud adulte, mais tout simplement parce que nous sommes en face d’un quidam qui n’a rien à voir avec la poésie. »

Il en profite pour enchainer sur la remise en cause de la photo de classe de Rimbaud et de son frère à l’Institut Rossat, qui figure parmi les 8 photos de Rimbaud généralement admises comme authentiques dans l'iconographie rimbaldienne présentée par Jean-Jacques Lefrère dans son livre Face à Rimbaud. Cette photo nous vient du collectionneur Matarasso (David nous rappelle au passage que Matassaro s’était fait l’acquéreur d’une carte postale de Rimbaud à Delahaye dont on sait aujourd’hui qu’elle est fausse) mais on n'en connait toujours pas la provenance aujourd'hui. Celle-ci n’est pas précisée dans l’Album Rimbaud de la Pléiade, bien qu’il fût concocté par Pierre Petitfils et Henri Matarasso eux-mêmes. Et Jean-Jacques Lefrère n'a pas réussi à la trouver non plus.

Conclusion de la démonstration :
« Le temps est donc venu de conclure en ce qui concerne les certitudes sur la présence ou non de Rimbaud sur la photographie de groupe à l’Institut Rossat et sur celle de la terrasse de l’Hôtel de l’Univers. Qu’il nous suffise de renvoyer ces deux icônes au chapitre 6 de Face à Rimbaud « Où le lecteur trouvera des « portraits de Rimbaud » à l’authenticité certaine, ou douteuse, ou fantaisiste, ou nulle, selon le point de vue de l’amateur, du détenteur du document ou de l’exégète du poète ». Ne serait-ce pas le seul classement indiscutable pour ces deux documents ? »

Vous l'aurez compris, tout est à peu près à refaire.

* * *

(1) Recherches généalogiques réalisées avec l'aide de genealogie.com (transcriptions d'actes par le Cercle généalogique de la Moselle), geneanet.org (Merci à Bernard Sonneck), des archives départementales de la Mayenne et du Var, des archives municipales de Metz, des archives diplomatiques de la Courneuve (État-civil cartons 1864-1884).

(2) L'acte de mariage de François Porte et de Marie Scheller comporte deux mentions dans la marge :
« Le six novembre mil huit cent vingt-sept audit gandren,
# il y a identité de personnes »

En effet, l'officier d'état-civil a omis la date de naissance de Marie Scheller dans l'acte, ce qui le rend assez difficile à lire et peut entretenir la confusion avec la date de décès de son père intervenu en 1837.
La mention « il y a identité de personnes » concerne Élisabeth Kreyer, la mère de Marie Scheller, qui est orthographiée Krier sur l'acte de décès de son mari, et Kreÿer sur l'acte de naissance de son fils.

(3) Il semble que Marie Porte et ses deux filles aient quitté la Moselle pour Aden dès la fin de la guerre de 1870. On les retrouve mentionnées au bulletin des lois de 1874 comme étant domiciliées à Aden au moment où la mère s'est occupée de la déclaration d'optant pour la nationalité française de ses deux filles en septembre 1873. En effet, en application du traité de paix de Francfort du 10 mai 1871, qui a mis un terme à la guerre franco-prussienne, on a laissé la possibilité aux Alsaciens et Mosellans d'opter définitivement pour la nationalité française avant le 30 septembre 1872, avec pour les « optants » un départ de leur région Alsace ou Moselle vers le reste de la France, l'Algérie, le continent américain..., et jusqu'au 1er octobre 1873 pour ceux qui résidaient hors d'Europe. Ceux qui restaient en Alsace-Lorraine prenaient automatiquement la nationalité allemande (sources : genealogie.com et geneafrance.org).
Au Bulletin des lois, il est dit qu'Anne Marie Porte est née à Hombourg-Redange. Kédange-sur-Canner dépendait autrefois de la seigneurie d'Hombourg et a été réunie à Hombourg-Budange de 1811 à 1902. Elle s'est développée au cours du XXème siècle grâce à l'implantation d'une plâtrière puis d'une cité ouvrière en 1920 (source : arcmosellan.fr).

(4) Il y a donc un 3ème photographe présent à Aden en 1880 : Charles Nedey, qui est le beau-père d'Edouard-Joseph Bidault de Glatigné. J'ai pu trouver quelques références à son travail sur Internet. D'abord chez Christie's, où un lot de 7 portraits "carte-de-visite" ethnologiques des années 1860-1870 par Charles Nedey, Aden, était en vente en 1998 ; dans le fonds canadien Dora Dibney ; sur Gallica dans l'ouvrage d'un anthropologiste allemand Das Weib in der Natur - und Völkerkunde. Volume 2 / anthropologische Studien von Dr. H. Ploss ; nach des Tode des Verfassers bearbeitet une herausgegeben von Dr. Max Bartels, page 695.