Reinhart Pabst a découvert une photographie inconnue de l'Hôtel de l'Univers, prise vers 1890. L'article qui révèle ce nouveau cliché permettant d'identifier Jules Suel, le propriétaire de l'hôtel de L'Univers, a été publié dans le journal Frankfurter Allgemeine Zeitung sous le titre Der Unbekannte Im Pyjama ist Enttarnt.

Reinhard Pabst est chercheur, membre du conseil scientifique de la Marcel Proust Gesellschaft, fondateur de la Bibliotheca Mallarméana Reinhard Pabst.

Aujourd'hui, la traduction française, réalisée par Frédérique Bianchi, est visible sur son site literaturdetektiv.de.

Suel fumant son cigare dans la véranda-vestibule de son hôtel

On apprend que la photo de Jules Suel a été trouvée à la page 173 (planche 22) du livre de Félix Jousseaume : Impressions de voyage en Apharras, Anthropologie, philosophie, morale d'un peuple errant, berger et guerrier. Paris: J.B. Bailière 1914, Tome 1. Félix Jousseaume (1835-1921) était zoologiste et médecin.
Il est possible de feuilleter son ouvrage en ligne chez archive.org. Il contient un témoignage intéressant sur Jules Suel :

Les jours se succèdent, les mois se passent et, à la fin de mon premier voyage, j'étais moins avancé que le jour de mon arrivée ; la vue de tous ces gens, noirs pour la plupart, avait obscurci mon intellect. J'en étais arrivé à n'y plus rien voir ; les noirs se confondaient avec les bistrés, les bistrés avec les jaunes, les jaunes avec les blancs. Je sentais ma pauvre cervelle vacillante, déséquilibrée et je me disais, en me frappant le front, il n'y a donc plus rien là-dedans. Quatre-vingt-dix jours d'efforts assidus et neuf mille sept cent quatre-vingt-douze observations, peut-être plus, peut-être moins, avaient ébranlé ma philosophie et mis ma rhétorique en déroute. J'aurais encore supporté stoïquement cette déchéance, sans la sagacité de mon hôtelier : la facilité avec laquelle ce marchand de soupe et de biftecks semblait reconnaître tous ces gens m'humiliait et me désespérait.

Cet intelligent hôtelier était l'homme le plus avenant et le plus liant du monde ; on ne pouvait rester avec lui plus d'un jour sans devenir son ami. Aussitôt arrivés, il vous considérait comme de vieilles connaissances et vous traitait en frères, seulement, le jour du départ, il vous traitait en grands seigneurs, en vous présentant l'addition de la note à solder.

A l'heure du café, j'allais m'asseoir en face de lui à la plus petite des tables. Son désir à ce moment était de digérer à l'aise, sans être dérangé. Nous causions sans entrain, en regardant les allants et venants qui circulaient dans la rue. Quand je l'interrogeais : "Celui-ci, me disait-il, est un Parsi. celui-là un Somalis, cet autre un Abyssin, les deux qui suivent des Arabes ; tiens, voilà un Hindou, et l'homme qui le précède un habitant de la côte de Zanzibar ; regarde bien celui qui vient derrière, on n'en voit pas tous les jours ici, c'est un Danakil." A propos de chacun, il me parlait de leurs mœurs et de leurs coutumes, et oubliait rarement d'ajouter : " je suis allé dans son pays à telle époque ". Il devait se tromper quelquefois et se vanter souvent, mais il parlait avec tant d'assurance et j'étais si peu apte à juger de la valeur de ses assertions, que j'admirais sa perspicacité et croyais naïvement à tout ce qu'il me disait.

- Mais, comment peux-tu t'y reconnaître, lui disais-je souvent, je ne vois entre tous ces gens aucune différence, ils se ressemblent tous. A celte question, je recevais invariablement cette réponse :

- Ouais! rien n'est plus facile, il suffi I de les voir pour les reconnaître.

- Facile, facile, pour toi c'est possible, mais moi. je ne leur vois pas de signe particulier ; rends-moi donc le service de me donner la clef de ta serrure intellectuelle.

- Ouais !

Ceci dit, il tirait d'une main son cigare de sa bouche et y portait de l'autre son verre à bière ou sa tasse à café; le liquide bu, il posait majestueusement le verre ou la tasse sur la table, rejetait son torse en arrière pour l'adosser à son fauteuil, reprenait gravement sa pipe ou son cigare et continuait à fumer. Moi, bouche béante et l'oreille aux aguets, j'attendais sa réponse, mais la réponse ne venait pas.

L'homme est trop orgueilleux pour se figurer qu'on puisse ajouter quelque chose au contingent de son intelligence. Cependant quelquefois, il s'aperçoit de son infériorité, en constatant chez un autre une apparente supériorité ! Notre hôtelier, propriétaire du Grand Hôtel de l'Univers. aimait surtout à poser, avec bonhomie, en homme supérieur: c'est pourquoi nous l'appelions tous le Père Suel, (quoique personne au monde ne lui ait connu un enfant légitime.

J'ai été huit hivers un assidu de sa table d'hôte où je l'ai vu, à tous les repas, assis à l'un des bouts : il était immobile, comme un sphinx de granit, entre deux rangées de turbulents convives.

Il mangeait avec grâce, de très bon appétit, buvait avec conviction et ne laissait jamais un plat passer devant lui sans en faire tomber un morceau dans son assiettée. Il avait, sans en avoir l'air, l'œil à tout et l'oreille à la conversation ; il lui arrivait même assez souvent d'y prendre part, sans perdre une bouchée. Il s'exprimait brièvement, sans gestes, d'un ton posé et sentencieux.

A sa large et très longue table, où un escadron aurait pu prendre place, des prétendants, des amiraux, des généraux, des princes, des marquis, des comtes, des seigneurs, des hommes d'État ont quelquefois dîné entre deux modestes et humbles voyageurs.

On se plaçait où l'on voulait, on mangeait ce qui faisait plaisir et parfois à son goût. Les plats n'étaient ni nombreux ni variés, mais on pouvait s'en servir une noble portion et. en redemander une autre, si on ne trouvait pas la première suffisante. La liberté dans les goûts, l'égalité dans les rangs, et souvent, la fraternité dans la conversation, faisaient de cette table d'hôte une petite république.

Suel recevait tout le monde, ayant de quoi payer, avec la même insouciance et la même déférence ; mais, en homme correct, il savait, par le montant des notes, élever chaque convive à son rang; de sorte qu'en partant, tous étaient enchantés, ravis : les uns d'avoir payé en grand seigneur, les autres de n'avoir pas été pris pour de trop pauvres hères. Sous ce rapport, personne n'avait à se plaindre : tout le monde était dignement traité ; on en jugeait d'après la dépense, le peu de confortable des chambres, la qualité des repas, et l'on était fier de la réception. Quand une fois on avait mis le pied dans le Grand Hôtel de l'Univers, c'était plus fort que soi, on ne pouvait, à chaque voyage, s'empêcher d'y descendre, ne fût-ce que pour prendre une consommation.

Pour en être arrivé à un tel résultat, il fallait à notre hôtelier beaucoup de flair et de discernement. Il en avait à me revendre, car où je ne voyais que des vieux, des adultes, des jeunes, des grands, des moyens, des petits, des difformes, des laids, des jolis, des gras, des maigres, des bruns, des blonds, des rouges, il voyait d'un coup d'œil ce qui distingue les individus, et appliquait à chacun sa nationalité. Il avait acquis cette faculté, par l'habitude, par ses relations continuelles avec des hommes des différents pays et, surtout par l'intérêt qu'il avait à faire cette distinction à première vue. Comme il n'a jamais pu m'indiquer un seul des caractères, lui permettant de reconnaître la nationalité des individus : il y était incontestablement arrivé, comme on arrive à distinguer les différentes lettres de l'alphabet.

Les libraires publieront avec Jean-Jacques Lefrère, dans le prochain numéro de la revue Histoires littéraires (sous presse), des documents inédits sur la "deuxième vie" de Rimbaud, découverts à l'occasion de l'enquête sur la photographie.

Arthur Rimbaud sur le perron de l'Hôtel de l'Univers à Aden
Jules Suel serait le personnage central. Photo Libraires associés/ADOC

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