A la lueur des recherches menées par Jean-Jacques Lefrère, biographe du poète, il semblait pourtant à peu près acquis que le collectionneur n'avait pas jeté son argent par les fenêtres : le cliché aurait été pris à Aden, en août 1880, devant l'hôtel de « l'Univers», comme l'indique notamment la présence d'un explorateur nommé Henri Lucereau, dont le visage est identifiable sans discussion possible.

L'argument n'a pas convaincu Claude Jeancolas, qui s'est donc risqué à le retourner contre Lefrère. Pour ce commissaire de l'exposition Rimbaudmania, en effet, Lucereau est bien Lucereau, mais, comme il l'a expliqué à l'Afp cette semaine :

« Rimbaud et Henri Lucereau n'ont jamais pu se trouver ensemble à Aden et cette photo est antérieure au 6 juillet 1880. L'homme de la photo ne peut donc être Arthur Rimbaud. »

Il avance pour preuves de sa démonstration, résume « Libération », « deux lettres envoyées par Lucereau au président de la société de géographie de Paris, dont les dates prouveraient qu'il ne pouvait être début août à Aden ».

Et ping.

Les deux libraires «découvreurs» de la photo n'ont pas traîné pour lui répondre, d'un revers :

« Cette assertion, présentée comme émanant d'un expert, met gravement en cause notre réputation professionnelle ainsi que les intérêts du collectionneur qui a acquis ce document. [...] Il est établi que la lettre de Lucereau datée d'Harar le 12 août est antidatée. »

Et pong.

Surtout, ils en profitent pour smasher assez vigoureusement, en sortant de leur manche cette carte secrète :

« Un nouveau document vient de nous être transmis par le Centre des Archives Diplomatiques de Nantes : il s'agit d'une lettre autographe de Lucereau au consul de France, Albert Delagénière, datée d'Aden, le 13 août 1880. Son authenticité peut difficilement être contestée, puisqu'elle provient des archives du ministère des Affaires étrangères. »

Et re-pong.

Impossible de savoir si la partie est vraiment terminée, mais si l'on s'en tient au ton sur lequel Alban Caussé et Jacques Desse résument l'affaire, il semble clair qu'on n'en est pas encore au moment où les adversaires, en nage, finissent par se serrer la main d'un geste viril et néanmoins cordial avant de se retrouver à la buvette :

« Soit M. Jeancolas est un incompétent qui ne connaît pas le dossier, soit il a agi en toute connaissance de cause et a tenté de manipuler l'opinion, auquel cas il est malhonnête. Dans les deux cas sa déclaration est inadmissible et il se déconsidère : M. Jeancolas est désormais expert en ridicule. »

On se demande quand même ce qu'aurait pensé Rimbaud de tout ça.

Grégoire Leménager
Le Nouvel Obs

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