2010 10 sept.

La Revue des deux Mondes : Rimbaud, Aden, 1880, une photographie

Les Libraires associés viennent de faire paraître un article d'une trentaine de pages dans La Revue des Deux Mondes de septembre 2010 : Rimbaud, Aden, 1880. Enquête sur une photographie.

Cette revue est la plus ancienne revue vivante d'Europe, dans laquelle ont écrit toutes les grandes signatures depuis le XIXe siècle. Vous pourrez vous la procurer pour 13 euros.

Alban Caussé et Jacques Desse dans la Revue des Deux Mondes- Rimbaud, Aden, 1880. Une photographie.

Jean-Jacques Lefrère et les Libraires associés ont profité de l'été pour réviser leur copie, nous gratifiant, l'un d'un long feuilleton à épisodes dans la Quinzaine Littéraire, les autres d'un article très documenté d'une trentaine de pages paru dans la Revue des deux mondes du mois de septembre - deux revues spécialisées qui entendent toucher un public plus ciblé et recentrer le débat.

Ces deux revues reprennent de manière détaillée le contenu de l'article paru en ligne le 5 juin simultanément dans le Nouvel Obs, la Quinzaine Littéraire et l’Express.

Nous étions restés en compagnie de nouveaux personnages : Albert Delagénière, gérant de l’agence consulaire française à Aden ; Édouard Bidault de Glatigné, photographe, et Augustine-Émilie Porte, sa jeune épouse enceinte de six mois ; Georges Révoil, explorateur photographe et ses plaques photographiques au gélatino-bromure d'argent.

Si vous avez l'occasion de comparer l'article qui vient de paraître à la Revue des deux mondes de septembre et celui paru dans Histoires Littéraires n°41 de janvier-février-mars 2010, qui accompagnait la révélation du « nouveau portrait de Rimbaud », vous ne pourrez qu'admirer le chemin parcouru et le travail de documentation accompli. Car ce premier article, écrit par des spécialistes reconnus, colportait des erreurs ou des approximations assez grossières (pour reprendre les termes exacts de l'un d'entre eux qui n'hésite jamais à fustiger ses confrères) qui tendent à démontrer un excès de précipitation à déclarer certaine la présence de Rimbaud alors qu'elle n’était que supposée.

Vous ne pourrez que constater l'identification prématurée de certains personnages (les frères Bardey) et l'absence de mention de certains d'entre eux (Lucereau, Révoil, Bidault de Glatigné), dont la présence sur la photo n'avait au départ jamais été envisagée.

Aujourd’hui, les Libraires nous apportent des éléments nouveaux : des anecdotes qui complètent la biographie des personnages, des photos issues de collections particulières, des documents et de nouvelles pistes, avec notamment une entrée britannique pour le personnage central, surnommé « Pyjama ». Quant à savoir si Rimbaud est réellement sur la photo, cela reste, à ce jour, une histoire de croyance et de conviction personnelles.

Vous pourrez constater que sur le forum nous n'avons pas chômé non plus et que nos recherches recoupent et complètent parfois les leurs : Bidault de Glatigné, Révoil, le major Frederick M. Hunter ne nous étaient pas inconnus.

L'article est illustré de plusieurs documents et photos protégés par des copyrights interdisant la reproduction sans accord des ayant-droits. Pour cette raison, ils ne seront pas dévoilés ici.

Alban Caussé et Jacques Desse - Rimbaud, Aden, 1880. Une photographie

Après un bref rappel sur la parution de la photo et sur les réactions qu’elle a engendrées dans le monde entier, les Libraires annoncent le résultat de leurs recherches. Elles ont progressé grâce aux descendants de certains personnages qui les ont contacté et aux chercheurs et rimbaldiens qui leur ont fourni des hypothèses. Ils savent désormais à quelle date a été réalisé le cliché, par qui, avec quel matériel, et connaissent, avec un fort taux de probabilité, les noms de quasiment tous les participants.

Ces recherches leur ont permis de découvrir quelques faits inconnus.

Ils commencent par une anecdote concernant le journaliste Paul Bourde. En décembre 1883, il avait rencontré Alfred Bardey, l’employeur de Rimbaud, sur un navire en partance pour Aden. On apprend que cet ancien condisciple de Rimbaud, qui avait écrit au poète en 1888 pour lui faire part de sa célébrité littéraire en France, avait fait une halte à Aden le 8 janvier 1884. Il en avait même profité pour contempler les plantes que Jules Suel s’évertuait à faire pousser pour agrémenter son hôtel. Mais hélas, sans rencontrer Rimbaud.

A la page 14 de la revue, nous pouvons contempler une lettre inconnue d’Alfred Bardey, mentionnant un « Monsieur Rimbeaud », découverte par M. Bernard Legleu parmi la correspondance d’Antoine d’Abaddie, conservée par les archives départementales des Pyrénées-Atlantiques.
Antoine d’Abaddie, pionnier des explorateurs de l'Éthiopie et futur président de l’Académie des sciences, fut le parrain d’Alfred Bardey pour son admission à la Société de géographie de Paris en décembre 1880. Il lui rendit visite à Aden en 1885, et c’est à la suite de cette visite que, le 18 décembre 1885, Rimbaud commanda à sa mère le dictionnaire de langue Amhara, par M. d’Abaddie.

En route pour Aden

Nous prenons la route d'Aden avec Georges Révoil, candidat au poste de barbu de gauche. Et tellement plus ! Georges Révoil est né le 24 janvier 1852 à Nîmes. Voyageur, explorateur de la corne de l’Afrique, photographe puis consul de France, il est décédé au Brésil en 1894 à l’âge de 42 ans. Avant de s’embarquer le 25 juillet 1880 pour Aden, il avait fait l’acquisition de plaques photographiques dernier cri au gélatino-bromure d'argent, achetées auprès de la maison Jules Rigaut à Marseille (facture à l’appui !). Il est arrivé à Aden le 7 août 1880 avec un matériel photographique flambant neuf et a profité de son séjour pour faire de nombreux essais photographiques, avant de partir le 12 septembre en exploration sur la côte africaine pendant dix mois.
On apprend que plus tard, Rimbaud a utilisé cette même technique, qui a marqué un progrès décisif dans l’histoire de la photographie car elle a permis de réduire le temps de pose.

Dans les archives de Georges Révoil, les Libraires ont également trouvé le portrait de Mariam parmi d’autres portraits du même genre. Elle passe pour avoir été la compagne abyssine de Rimbaud. Ce portrait avait été publié pour la première fois en 1913 dans le livre de souvenirs d’Ottorino Rosa, agent de commerce italien qui avait connu Rimbaud. On le trouve aujourd’hui en couverture de la réédition de Barr-Adjam, les souvenirs d’Alfred Bardey.

Une autre photo connue de Rimbaud pourrait également être attribuée à Georges Révoil : le cliché de Rimbaud à la partie de chasse de Sheikh-Othman, découvert en l'an 2000. En effet, dans un courrier du 27 janvier 1883, Révoil raconte qu'il a eu l'occasion d'aller à Sheikh-Othman pour chasser et visiter la maison de campagne d'un riche arabe, Assan Ali, toujours mise gracieusement à leur disposition (L'Anthropologie, 1883, p.279). Rimbaud et Révoil étant simultanément à Aden en 1883, si Révoil est bien l'auteur de cette autre photo, alors ce cliché a été pris lors d'une de ces parties de chasse et serait contemporain des auto-portraits de Rimbaud.

Pour identifier Révoil, les Libraires nous fournissent un nouveau cliché qui sort d’une collection particulière : Georges Révoil à Zanzibar en 1883. Il s’agit d’un portrait de lui plus âgé, que l’on peut rapprocher du portrait paru dans le dictionnaire des explorateurs de Numa Broc. Cette fois, son front est complètement dégarni, ses sourcils se sont affinés, son nez est plus allongé et plus gros. La barbe est là, magnifiquement conforme à ce qu’elle doit être.

Parmi les relations de Georges Révoil, il y avait Jules Suel, César Tian, Albert Delagénière, ainsi que des notables anglais, comme les majors Frederick M. Hunter et Goodfellow, qu’il avait mentionnés dans un récit adressé à la Société de géographie de Marseille, reproduit par la suite dans son bulletin trimestriel.

Dans leur article, les Libraires se concentrent plus particulièrement sur le major Frederick M. Hunter (1844-1898), se désolant qu’il ait été à peu près totalement négligé des autres chercheurs (ce qui n'est pas tout à fait exact).

Frederick Mercer Hunter a été gouverneur adjoint d'Aden puis gouverneur de la Somalie. Il a signé certains traités avec les tribus locales mais aussi des ouvrages culturels comme un vocabulaire de la langue somalie rédigé en collaboration avec les pères français de la mission catholique d'Aden, et a terminé colonel. Il était marié, ce qui est indispensable pour prétendre au rôle de personnage central sur la photo. Les Libraires nous racontent qu'en mars 1884, débarquant à Harar à la tête d'une petite colonne et invité chez le pacha local, Hunter a préféré passer la nuit dans la maison de Rimbaud, dont il avait probablement fait connaissance à Aden. Il fréquentait également les autres européens et semblait en excellents termes avec Georges Révoil comme en témoigne les extraits d’une lettre du 6 septembre 1880, adressée à « My dear M. Revoil », dans laquelle il le remerciait pour ses photos d’excellente qualité dont il demandait des agrandissements.

Il n'y a pas de portrait de Hunter fourni dans l'article, mais nous connaissions son visage puisque nous en avions parlé sur le forum dès le début juillet, grâce au site de généalogie d’un de ses descendants. Nous reconnaissons la moustache de "Pyjama", la même forme de bouche, les cheveux blonds plutôt que blancs, le regard clair, une allure similaire. Il aurait volontiers fait notre affaire, s'il ne paraissait un peu jeune pour le rôle : il avait 36 ans en 1880.

Les derniers jours d’un explorateur

Autre explorateur présent à Aden à la même époque, Édouard-Henri Lucereau, né en 1850. Il était officier de réserve et membre de la Société de géographie de Paris. Il avait obtenu du ministère de l'instruction publique la mission de rechercher les sources de la Sobat, affluent de l'Abaye ou Nil bleu. Il avait embarqué à Toulon le 20 septembre 1879 après avoir posé en grande tenue pour un photographe local. Il est mort massacré avec sa suite dans les environs de Harar en octobre 1880.

Page 18, nous trouvons donc un nouveau portrait de l’explorateur, tout droit sorti de la collection de la BNF/Société de géographie. S'il en est un dont la présence est incontestable sur cette photo, c'est bien lui. Même regard, même visage, même allure fière et conquérante.

Lucereau s'était heurté pendant plusieurs mois au gouverneur local Abou Bekr pour obtenir l'autorisation de faire partir sa caravane. Il avait multiplié les allers-retours entre Aden et Zeïlah et passé de longs moments à ronger son frein à l'hôtel de l'Univers. Le docteur Dutrieux, de retour de son voyage d'exploration dans l'Afrique centrale, puis l’explorateur Xavier Brau de Saint Pol Lias, qui était en route vers Sumatra, avaient eu l’occasion de faire sa connaissance fin 1879. De même que Louis Wallon et Jules Guillaume (qui seront massacrés en mars 1880) et Charles Courret. Mgr Taurin Cahagne l'avait rencontré en avril et en mai 1880. Alfred Bardey mentionne quelques souvenirs de mai 1880 le concernant, dans son livre Barr-Adjam. Georges Révoil avait également eu l’occasion de le rencontrer avant qu’il ne parte.
Lucereau aurait fini par quitter Aden vers le 20 août pour arriver à Zeïlah vers la mi-septembre, si l'on en croit les souvenirs d'Alfred Bardey, qui de son côté avait déjà quitté Aden dès juillet. Durant son séjour à Harar, Lucereau bénéficia pendant trois semaines de l'hospitalité de ses compatriotes Bardey et Pinchard. Parti ensuite de Harar en direction d'Ankober, capitale du Choa, il fut assassiné le 19 octobre 1880 à Ouarabelli sur le territoire des Itous-Gallas. Ayant publiquement pris à partie Abou Bekr et dénoncé aux autorités françaises et anglaises son implication dans le trafic d’esclaves, les témoignages (notamment celui du docteur Dutrieux) laissent à penser qu’il a été massacré sur ordre.

Rimbaud ayant écrit à sa famille le 17 août 1880 pour lui annoncer qu'il avait trouvé du travail à Aden après avoir été malade en arrivant, il semble qu’il ait donc disposé de quelques jours pour croiser Lucereau le temps d’une photo.

En toile de fond, on retrouve Albert Delagenière (1842-1909), le gérant de l'agence consulaire d'Aden, qui avait envoyé à son supérieur hiérarchique, consul de France à Bombay, un long courrier confidentiel défavorable à Lucereau et à son attitude provocante vis à vis d'Abou-Bekr. Il suggérait de faire prendre des renseignements sur les agissements de cet explorateur.
Puis il y a sa dépêche télégraphique du 10 décembre 1880 qui annonce officieusement la mort de Lucereau au ministère des Affaires étrangères. Puis la mention de son rapport du lendemain donnant la source de cette nouvelle. Puis encore mention d'une lettre de 1881 adressée à Alfred Bardey dans laquelle il lui demande de rassembler les affaires de Lucereau et de les envoyer à Aden accompagnées d'un rapport circonstancié.

L’instantané d’Aden

Dans cette partie, les libraires donnent des précisions techniques sur l’usage des plaques au gélatino-bromure d’argent.

André Gunthert, spécialisé dans l’art de la photo au XIXe siècle, avait été le premier à signaler le bougé général de la photo, dû à un léger bougé de plaque et ébranlement de l’appareil au moment de la prise, qui sont caractéristiques de cette nouvelle technologie. Si moderne que son usage à Aden en 1880 paraîtrait peu vraisemblable du point de vue des spécialistes, s’il n’y avait une lettre du 28 août de la même année de Révoil à Duveyrier, secrétaire de la Société de géographie de Paris, pour attester qu’il utilisait ce nouveau procédé. Vous trouverez également dans ces pages la facture du matériel acheté par Révoil auprès de la maison Rigaut à Marseille.

Le « Coin de table à Aden » est ainsi l’une des plus vieilles photographies françaises connue témoignant de l’usage de ce nouveau procédé, et à elle seule un témoignage du point de vue de l’histoire de la photographie.

Un « passager clandestin »

Il s’agit de l’enfant qu’attend la dame enceinte, assise au premier plan, qui semble former un couple avec le moustachu debout qui regarde en souriant dans sa direction. Ce chapitre nous présente donc les Bidault de Glatigné et l’histoire de leur mariage malheureux, photos à l’appui.
On peut y voir une reproduction partielle d’un double de leur certificat de mariage en latin, datant de 1887.

Édouard-Joseph-Bidault de Glatigné de la Touche (1850-1925) avait ouvert un studio de photographie à Aden en 1878 sous le nom de Louis Bidault. Il est connu pour avoir réalisé en 1882 un album sur Obock et en 1887-1888 des portraits d’éthiopiens.
Pour l'identifier, les Libraires associés nous fournissent un petit portrait d'assez mauvaise qualité, qui serait le seul connu à ce jour. Il s'agit du même que celui paru en ligne le 2 juillet dans l’article « Un ami levallois de Rimbaud » de Paul Gautier, sur le tout nouveau blog de Jacques Bienvenu. L'homme debout à côté de Lucereau a pour lui d'avoir le grand front, le nez, les moustaches et la mouche qui conviennent à l’identification. De plus, il regarde en direction de la femme. Par contre, il a le teint plus hâlé, le visage plus rebondi et les lèvres plus épaisses que sur ce nouveau portrait de Bidault de Glatigné.

Pour Augustine-Émilie Porte, les Libraires nous proposent un cliché de profil, inversé, qui provient d’une collection familiale. On retrouve le chignon, classique chez les femmes de cette époque, le grand front bombé, le regard, le nez, le port de tête. Elle est plus facilement identifiable que son mari.

les Libraires nous apprennent que le couple s’est séparé et a ensuite divorcé. Augustine-Émilie est partie avec l’explorateur italien Pietro Felter, connu pour voir écrit à Rimbaud à plusieurs reprises et employé son ancien domestique Djami.
Augustine-Émilie a suivi Pietro en Italie et dans toutes ses aventures, au point de conduire toute seule certaines caravanes. Ils sont enterrés touts les deux en Italie, dans le même mausolée.
Quant à Marie-Cécile Bidault de Glatigné, elle est décédée en Corse dans un accident de voiture en 1933.

Un jeune homme prometteur

Il s'agit de Maurice Riès, que César Tian avait fait venir à Aden dès 1876 pour être son employé comptable. Un nouveau cliché le représente en canotier. En 1891, il devint l'associé de César Tian puis il prit sa succession en 1909. A partir de 1897, il représenta la France à Aden et la factorerie hébergea le vice-consulat. Il a fondé une dynastie de commerçants qui sont aujourd'hui toujours présents dans la région.
Il a rendu visite à Rimbaud quand il était hospitalisé à Marseille à l'hôpital de la Conception.

Une poignée de français

Cette partie de l’article des Libraires dresse un bilan des français dont on aurait pu attendre la présence sur la photo.

D’abord César Tian, dont on ne connaît qu’une seule photographie, offerte en 1884 à la Société de géographie par Georges Révoil. Il ne ressemble à aucun des barbus du « Coin de table ».

Ensuite Jules Suel, le propriétaire de l'hôtel de l'Univers, dont on ne connaît toujours pas le visage. Il est né à Aubenas le 17 mars 1831 et mort sans descendance à Ussy-sur-Marne en novembre 1898, où il s'était retiré vers 1892. Il s'est marié deux fois, d'abord à Lyon en 1854 puis à Aden en 1882.
On trouve, dans les notes qui terminent l'article, deux courts témoignages sur sa femme :
- Elie Pajot, qui est passé à l'hôtel en 1875, raconte : "Mme Juel [sic], une compatriote qui tient un hôtel à l'extrémité de Steamer Point, sur la route conduisant à Aden, nous a servi à déjeuner. Elle traite bien et ne prend pas trop cher [...]. Le cuisinier de Mme Juel est bon : elle le paie 200 francs par mois, ce qui donne une idée de ce que vaut ici la main-d'œuvre (Six mois en France. Challamel, 1887, p. 15-16).
- Dans son roman, Léon de Tinseau la décrit comme une "intrépide champenoise aux bras robustes" qui fait régner l'ordre sous la véranda de l'hôtel avec un fouet de poste (Ma cousine pot-au-feu, Calmann Levy, circa 1888).
Jules Suel pourrait donc maintenant légitimement postuler pour le rôle du personnage central, alliance au doigt. Cependant, dans son livre de souvenirs, Alfred Bardey le décrit comme « un homme d’une cinquantaine d’années, grand, alerte, que le climat ne semble pas avoir éprouvé. Il porte sans laisser-aller le costume colonial… »

Jules Suel était le beau-frère du colonel François-Aimable Dubar, né le 31 janvier 1829 à Lyon. Dubar avait épousé Zoé Suel le 1er décembre 1864 dans cette même ville. Il avait été adjudant d'administration à l'intendance de la 8ème division à Privas et avait participé à la guerre de Crimée. Il avait commandé, sous le grade de colonel, la légion de Rhône pendant la campagne de 1870. Il était arrivé à Aden en mai 1880 avec Alfred Bardey, dont il était l'employé. C'est lui qui avait embauché Rimbaud en l'absence de son patron. Sa candidature est retenue au poste de quinquagénaire marié. Mais là aussi, il n’y a toujours pas de photo connue pour satisfaire notre curiosité.

Et puis pour le barbu de gauche, il y a bien sûr Georges Révoil, dont nous avons longuement parlé et sur lequel l'article repose toute son argumentation.

De la photographie à la biographie

La dernière partie de l’article, qui se termine par plus de huit pages de crédits et notes très détaillés, retrace le cheminement de Jean-Jacques Lefrère et des Libraires associés pour arriver à identifier Rimbaud. Ils ont travaillé à partir de trois critères principaux : le contexte du document et son histoire, l’attitude atypique du personnage et la ressemblance physique. Qu’ils rangent différemment selon qu’ils privilégient l’ordre chronologique ou l’ordre d’importance.
Ils envisagent cependant l’infime possibilité de la présence d’un autre européen à Aden à cette époque - il faudrait qu'il soit un quasi jumeau de Rimbaud - qui aurait pu leur échapper malgré les nombreux éléments contextuels et convergences ramenant immanquablement à Rimbaud.

Rimbaud, qui serait sur la photo fasciné par l’opération photographique (vision d'Anne-Marie Garat). Rimbaud, qui voulait être le premier à réaliser un reportage sur le Harar et ses populations. Rimbaud, qui avait commandé un appareil photo à Lyon dès janvier 1881 mais ne l’avait reçu qu’en mars 1883. Rimbaud, dont l’expertise de l’autoportrait de 1883 conservé au département des estampes de la Bibliothèque nationale montre qu’il s’agit d’un tirage citrate d’après négatif au gélatino-bromure d’argent. Rimbaud, qui aurait été influencé dans ses choix, ses projets par ses discussions avec Dubar et surtout Révoil et par sa participation à ce « Coin de table » qui nous dévoile les premiers jours de « Rimbaud l’africain » ainsi que ses premières relations avec ses compatriotes d’Aden.

Bilan des identifications

Au vu de ce nouvel article, sur le cliché du « Coin de table à Aden » nous aurions donc :

Arthur Rimbaud sur le perron de l'Hôtel de l'Univers à Aden
Photo Libraires associés/Adoc
De gauche à droite (debouts) Henri Lucereau et Édouard-Joseph Bidault de Glatigné
(assis) Georges Révoil, Maurice Riès, François-Aimable Dubar (?), Arthur Rimbaud, Augustine-Émilie Bidault de Glatigné (née Porte)

Pour le poste de barbu de gauche, sortie d'Alfred Bardey, barbu dont les tempes dégarnies ne font plus l'affaire, faute de ne pouvoir être sur la photo en même temps que Rimbaud.
Sortie d'Albert Delagenière, le gérant du vice-consulat à Aden, dont on ne connait toujours pas le visage, mais dont la présence n’est plus si indispensable depuis qu’on a trouvé mieux pour le remplacer : Georges Emmanuel Joseph Révoil.

Au centre, sortie de Jules Suel, qui n'est plus Alsacien ni célibataire marié sur le tard. Il est devenu ardéchois, né à Aubenas le 17 mars 1831 et s'est marié deux fois. D'abord à Lyon le 7 février 1854 avec une demoiselle Marie Magdeleine Antoinette Pinet, veuve de Cyrille Constant Dame, née le 15 octobre 1826 à Le Monastier-sur-Gazeille (Haute-Loire). Sa femme étant décédée le 19 mars 1881 à Aden, Jules Suel s'est ensuite remarié le 20 avril 1882 avec Lucie Louise Benard, en présence de César Tian et d'Albert Delagenière (sources : archives départementales de Lyon, archives diplomatiques d'Aden, François Vielfaure). Il pourrait donc maintenant légitimement postuler pour le rôle du personnage central, alliance au doigt, s'il n'avait une allure et une tenue peu conformes aux descriptions d'Alfred Bardey dans ses souvenirs.

Sur le forum, nous avions également envisagé D. Pinchard pour le personnage central. C'était un ancien sous-officier de tirailleurs qui avait longtemps séjourné en Arabie, un voyageur de commerce, qui est encore plus introuvable que les précédents. Quand Alfred Bardey avait fait sa connaissance à l’hôtel de l’Univers, il était employé dans une société formée à Aden pour le sauvetage des navires qui s’échouaient fréquemment au cap Gardafui, extrême pointe de l’Afrique orientale. Pinchard était surnommé « Abou Kirch » par les indigènes, impressionnés par son gros ventre. Il fut chargé de recueillir des informations sur la mort d’Henri Lucereau et d’une mission d’exploration. Il accompagnait Alfred Bardey lors de son premier voyage au Harar en juillet 1880. Si Rimbaud est bien sur la photo, alors Pinchard, au même titre que Bardey, ne peut y être.

Nous aimerions avoir la possibilité de contempler les portraits de tous ces inconnus, afin de savoir si nous pouvons les écarter définitivement de la photographie.

A suivre...

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