Le Gaulois est un journal littéraire et politique, fondé en 1868, qui a connu un grand succès au dix-neuvième siècle : entre 20 000 et 30 000 exemplaires imprimés quotidiennement. Toujours très bien informé des petites comme des grandes choses, il plaisait à ses lecteurs par sa relative liberté de ton, mêlant style mondain et ironie.

Successivement monarchiste, bonapartiste, républicain, puis « versaillais » (il savait donc s’adapter à son époque), le Gaulois appliquait les recettes éditoriales de son grand aîné : Le Figaro, dont il n’hésitait d’ailleurs pas à débaucher certains collaborateurs. Parmi ses collaborateurs on trouvera notamment Léon Daudet ; c’est dire si à la fin de ce siècle-la, le journal était clairement conservateur (et antidreyfusard), à l’image d’une majorité de sa clientèle issue de la classe aisée et cultivée, majoritairement parisienne.

Journal de la bonne société donc, il offrait des articles de bonne facture rédigés par des journalistes ou littérateurs de talent, voire des académiciens (ce qui à l’époque n’était pas exclusif).

Pour éviter de tirer inutilement à la ligne, nous invitons les lecteurs curieux, soucieux de plus de détails, de consulter une bonne encyclopédie, style « Wikipédia » ou « Le Journal de Mickey ». Car nous devons maintenant arriver à l’essentiel !

Le Gaulois est un journal qui évoque pour les fanas bibliophiliques d’Arthur plusieurs hauts faits d’armes, déjà quelque peu anciens. Tous associent à Rimbaud un autre nom d’écrivain connu, celui d’Octave Mirbeau, collaborateur du journal dès l’automne 1879.

Mirbeau, écrivain et journaliste, auteur de livres à succès mais également apprécié par les artistes et la critique d’avant-garde, y sera conteur, chroniqueur, critique d’art redouté.

Il tiendra notamment une chronique régulière sous le pseudo de Gardéniac : « Petits poèmes parisiens ». Ce sont des chroniques peignant un univers souvent mondain, écrites dans un style enlevé, maniant élégance poétique, mélancolie et verve satirique.

On y croise de petites comtesses, de gros barons, de jeunes gommeux ayant renié leurs origines, de belles petites... La cocodette se pavane au Bois dans sa victoria tirée par un vif alezan, tandis que loin de ce monde de superficialité swannesque les enfants pauvres se prennent de grands coups d''échelle sociale sur le coin du nez.

Le 15 mars 1882, Mirbeau clôt sa chronique « Rose et gris » par cette phrase : « et je reviens me rappelant ces vers douloureux d’un poète inconnu », phrase suivie d’un poème qui depuis défraye la chronique chez les exégètes rimbalgésiques : « Poison Perdu ».

Or ce poème d’un « poète inconnu » sera présenté quelques années plus tard, par Verlaine, comme étant un poème de Rimbaud… même si aujourd’hui une partie de la critique reste dubitative quant à cette paternité.

(A ce sujet, il faudra quand même m'expliquer pourquoi Verlaine se serait farci une copie manuscrite d'un poème signé Rimbaud, si ce dernier n'en était pas l'auteur !! Sinon en poussant la logique, on doit se défier de tout poème révélé par Verlaine dont on ne possède pas la version originale manuscrite de la grosse patte de Rimbaud... sauf à penser que Verlaine ait fait un faux... Pourquoi grand diable !? de toute façon exit Nouveau !).

Mais le plus important pour notre affaire n’est pas là, ce qui compte c’est que l’on aperçoit, pour la première fois, associés les noms de Mirbeau et de Rimbaud ; preuve s’il en était besoin que tout ce petit monde de la bohème parisienne se connaissait peu ou prou. On pense en effet que Mirbeau a pu fréquenter la queue de comète du groupe zutiste et autres relations de Verlaine (par ex : le dessinateur Forain ou Germain Nouveau - autre collaborateur du Gaulois de l’époque).

Deuxième alerte, en date du 9 mars 1883, toujours dans le Gaulois, Octave Mirbeau écrit pour la première fois le nom de Rimbaud, dans une chronique, titrée « La sœur de charité » : « poète inconnu mais qui avait du génie pourtant, le pauvre Rimbaud ».

Suit une citation du poème de Rimbaud « Les Sœurs de Charité » : « Mais, ô Femme, monceau d'entrailles, pitié douce, tu n'es jamais la Sœur de charité, jamais ».

Or à cette époque, Rimbaud n’est pas encore connu (on est quelques mois avant la parution dans le Lutèce du premier article de Verlaine sur Rimbaud et un an avant la première édition des "maudits poètes"), et ce poème n’a jamais été publié !

Ceci démontre que Mirbeau est en possession de manuscrits de Rimbaud, ou y a accès !

Puis on arrive benoîtement à cette découverte d'aujourd'hui ...

En date du 23 février 1885, dans sa chronique du Gaulois intitulée : « Les enfants pauvres », Mirbeau nous livre un alexandrin jusqu’à ce jour inconnu (en tout cas oublié de la critique rimbaldiouf), qu’il assure être de Rimbaud : « et comme dit le poète Rimbaud : l’éternel craquement des sabots dans les cours ».

L'épisode "soeurs de charité" plaide plutôt (mais plutôt seulement) en faveur de la qualité des sources de Mirbeau et donc comme une reconnaissance de la paternité de Rimbaud sur cet alexandrin.

Tant pis pour lui !

Par Circeto
Publié sur le forum le 6 mars 2009
Autre version sur le site du Nouvel Observateur : « Rimbaud : deux alexandrins retrouvés ? »

Le vers, dans son contexte (source : Gallica) :
http://www.mag4.net/Rimbaud/galeries/details.php?image_id=423