Un Coin de table à Aden : le docteur Dutrieux chasse Rimbaud de la photo
Catherine | 07/02/2011 | 11:29 | Actualités | Lien permanent
Un chercheur allemand vient d'apporter la preuve de la non-présence du docteur Dutrieux à Aden au mois d'août 1880, écartant ainsi définitivement Rimbaud de la terrasse de l'hôtel de l'Univers.
Sur la terrasse de l'hôtel de l'Univers, nous étions restés en compagnie du Docteur Dutrieux, récemment identifié par Jacques Bienvenu et Daniel Courtial, grâce à un portrait de la Société de géographie très ressemblant trouvé à la BNF.
Cette découverte, qualifiée de « faux rebondissement » par Jean-Jacques Lefrère et les découvreurs du Coin de table à Aden, n'excluait pour eux aucunement la présence de Rimbaud. Car ce Dutrieux, comme on l'avait appris pour Lucereau, avait tout à fait pu séjourner à Aden en août 1880 (voir l'article de Bibliobs à ce sujet).
Reinhard Pabst, le détective littéraire allemand qui avait déjà participé à l'identification de Jules Suel, a mis la main sur une lettre autographe de Dutrieux, datée du 16 août 1880 et envoyée de Siut (aujourd’hui Assiout) en Égypte. Siut est une ville sur le Nil, au sud du Caire.
Cette lettre commence par ces mots : « Je vous écris de Siut où je suis depuis quelques jours » (RA 14.97). Elle fait partie d'une petite liasse de 6 lettres écrites par le docteur Dutrieux, conservée parmi la succession de l'explorateur et linguiste allemand Gerhard Rohlfs (1831–1896) dans le musée du Château Schönebeck, à Vegesack, un quartier de la ville de Brême. Cette même ville qui a vu passer Rimbaud autrefois.
Même si Dutrieux avait dû se rendre en catastrophe à Aden (pourquoi donc l'aurait-il fait ?), les délais de transport ne lui auraient pas permis d'arriver à temps pour revoir Lucereau avant son départ pour ce qui allait être sa dernière exploration. Cette lettre confirme donc que le docteur n'était pas à Aden au mois d'août 1880, mais en Égypte, conformément à ce que nous savions déjà.
Dutrieux, qui n'est pas à Aden au mois d'août 1880, c'est donc Dutrieux à Aden au mois de novembre 1879, sa rencontre avec Lucereau, selon son propre témoignage (Lettre d'Alexandrie du 18 février 1881).
Rimbaud n'étant arrivé à Aden qu'en août 1880, il quitte la scène. CQFD.
Vous retrouverez très prochainement tous les détails de la découverte de Reinhard Pabst dans le journal allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung. La traduction française est disponible dès aujourd'hui sur son site dans un article intitulé « A l'Ouest d'Aden ».
Alors, qui est ce jeune moustachu inconnu qui fixe l'objectif et que fait-il assis auprès de cette femme aux deux visages (1) ?
Y avait-il sur Aden un autre photographe qui utilisait le gélatino-bromure d'argent en novembre 1879 (2) ?
Le mystère reste entier.
***
(1) Certains voient Augustine-Émilie Porte, épouse Bidault de Glatigné. Elle avait 18 ans en 1879 et était enceinte de 6 mois en août 1880. Peut-elle aussi être enceinte en novembre 1879 ? On ne lui connait à ce jour qu'un seul enfant, une fille, Cécile-Marie, née en novembre 1880.
D'autres y voient sa mère, Marie Nedey, veuve Porte, née Scheller, 52 ans en 1879.
Cherchez l'erreur...
(2) Deux autres photographes sont présents à Aden dans l'entourage de Jules Suel à l'époque qui nous intéresse : Édouard-Joseph Bidault de Glatigné et son beau-père Charles Nedey. Disposaient-ils eux aussi de plaques au gélatino-bromure d'argent en novembre 1879 ?
Voir l'article d'André Gunthert, dont les études ont permis d'identifier la technique au gélatino-bromure d'argent utilisée pour le cliché d'Aden.


Commentaires
Afin de satisfaire les sceptiques, Reinhard Pabst a complété son article par la reproduction d'un extrait de la lettre du docteur Dutrieux datée du 16 août 1880 et envoyée de Siout à son cher et honoré confrère Gerhard Rohlfs.
Copyright: Museum Schloss Schönebeck/Rohlfs-Archiv, Bremen (Allemagne)
Ce document fait partie d'un lot de six lettres :
- une lettre de Milan (Italie) du 21 janvier 1880 : Dutrieux envoie un manuscrit à Rohlfs pour parution dans sa revue le 1er mars et lui parle d'une conférence qu'il a donné à Milan où il a eu un grand succès. Peut-être fera-t-il plus tard d'autres travaux pour cette revue quand il sera tout à fait rétabli. Il signe en disant qu'il est encore ici pour 8 jours à l'hôtel Rebecchino.
- une lettre de Mons (Belgique) du 29 avril 1880 : Dutrieux envoie une brochure à Rohlfs. Il lui dit qu'il est bien fatigué car il en est à sa 12ème conférence depuis qu'il a eu l'honneur de le voir.
- une lettre de Mons du 4 mai 1880 : Dutrieux joint une notice biographique le concernant et un article sur Cambier paru le 15 avril dans la Revue de Belgique. Il compte se rendre à Weimar d'ici une quinzaine, sur l'invitation de Rohlfs.
- une lettre de Mons du 29 mai 1880 : Dutrieux compte aller passer un mois à Vichy avant de s'acheminer vers l'Égypte. Il signale à Rohlfs que l'Association africaine de Bruxelles va envoyer une nouvelle expédition uniquement composée d'officiers.
- une lettre de Siout (Égypte) du 16 août 1880 : celle qui nous intéresse plus particulièrement. Elle contient ce passage très intéressant, qui prouve que Dutrieux était à Siout et n'avait pas l'intention de quitter l'Égypte dans l'immédiat, comptant plutôt sur la visite de Rohlfs :
« Je vous écris de Siout où je suis depuis quelques jours, attaché à la mission du Comte della Sala qui vient d'être muni des pleins pouvoirs du gouvernement égyptien pour réprimer la traite des noirs entre Siout et Assouan. Il fait naturellement très chaud ici - nous avons entre 42 et 45 °. Je suppose que vous passerez prochainement en Égypte avant de vous rendre en Abyssinie. Je serai bien heureux de vous y serrer la main... ».
- une lettre d'Alexandrie (Égypte) du 12 juillet 1884. Dutrieux annonce qu'il compte partir en congés en Europe en septembre et que son adresse sera Hôtel Bergère, rue Bergère, Paris.
M. Rohls a voyagé en Abyssinie de novembre 1880 à avril 1881. Il en a tiré un livre "Meine Mission nach Abessinien : auf Befehl Sr. Maj. des Deutschen Kaisers" (Leipzig: Brockhaus 1882, 348 p.)
Je remercie vivement Reinhard Pabst pour m'avoir fourni tous ces renseignements.