Nouvelle photo de Rimbaud à Aden : identification de l’explorateur Henri Lucereau
Catherine | 26/05/2010 | 12:59 | Actualités | Lien permanent
Ces derniers jours, Jacques Bienvenu et Jean-Jacques Lefrère, spécialistes de Rimbaud, ont publié chacun un article sur le site de la Revue des Ressources, qui reprend les derniers événements se déroulant sur notre forum. Et il s'en passe des choses... On y a identifié l'explorateur Henri Lucereau !

"Le coin de table à Aden" (Libraires associés/Adoc-Photos)
Henri Lucereau est l'un des hommes debout, celui de gauche, sur le portrait de groupe du "Coin de table à Aden".

Détail de la photographie "Le coin de table à Aden" (gauche, Libraires associés/Adoc-Photos) / BNF société de géographie [1],droite)
Cette identification de l'explorateur n'avait, jusqu'à présent, pas encore été portée à la connaissance du public. En effet, dans les diverses déclarations des Libraires associés et de Jean-Jacques Lefrère aux médias, des hypothèses avaient été émises concernant la présence sur la photo de Jules Suel, le patron de l'hôtel, et des frères Bardey, employeurs de Rimbaud. Puis le 9 mai, dans un article paru dans le journal Le Monde, on apprenait que M. Giocanti, arrière-petit-fils de Maurice Riès, avait identifié son arrière grand-père sur la photo, comme étant le second barbu en partant de la gauche.
Sur le forum, depuis la parution de cette nouvelle photo, les discussions vont bon train. Nous nous sommes improvisés enquêteurs, ayant du mal à reconnaître Arthur Rimbaud dans le visage du jeune inconnu assis près de la femme. Disposant de peu d'éléments, nous avons essayé de faire parler la photo, via divers montages et recadrages dont vous trouverez également trace sur le blog des Libraires Associés (On s'intéresse de près à notre démarche).
N'arrivant pas à trancher la question, nous nous sommes alors lancés dans des essais d'identification des autres membres de ce portrait de groupe. C'est ainsi qu'entre les 13 et 14 mai, David Ducoffre, l'un de nos membres les plus actifs, nous a annoncé laconiquement, avec la complicité tacite de Jacques Bienvenu, que "le gars de la photo aurait été identifié et donc ne serait pas Rimbaud" et que "Ce serait un certain Lucereau." Sans en dire davantage. Interloquée, j'ai cherché des informations sur ce Lucereau et trouvé un certain nombre d'éléments sur le Web et chez Gallica :
- d'abord un article sur un blog étranger, dans lequel l'auteur revisite l'arrivée de Rimbaud à l'hôtel de l'Univers. Il y cite des passages des livres de Graham Robb et de Charles Nicholl, qui parlent d'Henri Lucereau : l'explorateur avait également logé à l'hôtel de l'Univers ;
- ensuite, divers éléments tirés de la Revue de géographie dirigée par M. Ludovic Drapeyron, de l'article l'histoire de Djibouti, et des Souvenirs d'Alfred Bardey.
Voici quelques détails biographiques sur le personnage :
Edouard-Henri Lucereau naquit en 1850 dans l'Eure-et-Loir. Il fut officier de réserve, membre de la Société de géographie et explorateur. Il avait obtenu du ministère de l'instruction publique la mission de rechercher les sources de la Sobat, affluent de l'Abaye ou Nil bleu. Parti de Harar en direction d'Ankober, capitale du Choa, il fut assassiné le 19 octobre 1880 à Warabelli sur le territoire des Itous-Gallas, sur la suggestion, insinua plus tard Paul Soleillet, d'Aboubeker, qui était pacha de Zeilah.
Les descriptions physiques et psychologiques que j'ai trouvées sur l'explorateur (homme grand au visage énergique, esprit énergique, résolu, souvent même téméraire, peu respectueux des us et coutumes locaux) m'ont orientée vers l'un des personnages de la photo : l'homme debout, à gauche. Car s'il devait être sur cette photo, ce ne pouvait être ce jeune inconnu assis, à la mise si modeste. Continuant mes recherches, j'ai alors fouillé l'iconographie rimbaldienne. Et le 18 mai, j'ai trouvé le portrait en pied d'Henri Lucereau à la page 157 du livre de Claude Jeancolas Passion Rimbaud. Je me suis alors empressée de le mettre en ligne sur le forum.
Par un communiqué que j'ai diffusé le même jour, les Libraires Associés, en accord avec Jean-Jacques Lefrère, nous ont alors confirmé la présence d'Henri Lucereau sur la photo (sous réserve que l'attribution soit certaine).
Lucereau identifié, David nous dévoila enfin sa démonstration, préparée avec son collègue Jacques Bienvenu, qui possédait le livre Barr-Adjam. La présence de l'explorateur sur la photo en était le pivot. En effet, elle permettait de dater le Coin de table à Aden beaucoup plus précisément que ce qui avait été au départ annoncé dans les médias, où l'on avait une marge d'une dizaine d'années (1880-1890).
Nous avions déjà démontré dans de précédents billets que cette photo ne pouvait être postérieure à 1883, année où l'on connait Rimbaud d'après les autoportraits qu'il a envoyé à sa famille, où il nous dévoilait un visage hâlé, émacié, et des tempes blanchies. Il ne pouvait tout à coup avoir rajeuni.
Rimbaud n'étant arrivé à Aden que dans la première quinzaine d'août 1880 (lettre à sa famille du 17 août 1880) et Lucereau étant mort le 19 octobre 1880, il ne leur restait que quelques semaines pour être l'un et l'autre sur la même photo. Délai ramené à quelques jours par l'argumentation de David, au vu du témoignage fourni par Alfred Bardey dans Barr-Adjam, Souvenirs d'Afrique Orientale 1880-1887, dont la réédition est à paraître [2]) et dont vous pourrez trouver tous les détails dans ce billet et les suivants.
De plus, la présence de Rimbaud et de Lucereau sur la même photo rendrait impossible la présence d'Alfred Bardey, car on sait qu'il était absent quand Rimbaud est arrivé à Aden. Il était parti depuis le 20 juillet et c'est son contremaître Dubar qui s'est chargé d'embaucher Arthur.
Dans son article en date du 24 mai paru sur le site de la Revue des Ressources, Jacques Bienvenu a donc fait le point sur l'identification d'Henri Lucereau et sur la présence d'Alfred Bardey, dont la possibilité avait été au départ envisagée par Jean-Jacques Lefrère. Celui-ci lui a répondu le 25 mai dans la même revue en ligne en déclarant :
"M. Bienvenu rappelle des faits et des citations déjà connus des spécialistes de Rimbaud et qu’il a repris d’un forum, très actif, sur le poète."
Jacques Bienvenu [3] s'est permis de reprendre ce qui s'est dit sur le forum car, sans sa collaboration avec David Ducoffre [4], nous n'y aurions pas identifié Lucereau. Ce nom, lancé pas tout à fait par hasard, a précipité les choses. Sans Jacques et David, que je tiens à remercier, nous aurions sûrement dû patienter encore longtemps avant qu'on ne nous communique ce nouvel élément. Et ce long billet explicatif n'aurait pas lieu d'être. Rendons à César ce qui est à César.
Merci également à tous les intervenants du forum qui s'investissent et nous aident à faire avancer les recherches.
[1] Passion Rimbaud, de Claude Jeancolas. Éditions Textuel, 1998, p.157.
[2] Barr-Adjam. Souvenirs d’Afrique Orientale 1880-1887 d'Alfred Bardey, précédé de Le patron de Rimbaud de Joseph Tubiana. CNRS, 1981. En vente le 11 juin.
[3] Jacques Bienvenu est professeur de mathématiques, Docteur ès Lettres, spécialiste d'Arthur Rimbaud et de Guy de Maupassant. Il a créé L'Association des Amis de Guy de Maupassant en 1991. Il est l'auteur de Le canular de Le Corbeau, paru à la suite du Dictionnaire: Un autre Maupassant de Sandrine de Montmort, suivi des Souvenirs de Madame X, éditions Scali, 2007. Il participe régulièrement à la revue Parade sauvage. Son article Connaîtrons-nous jamais la vraie image de Rimbaud ? vient de paraître dans le Magazine littéraire du mois de juin 2010.
[4] David Ducoffre prépare une thèse sur Rimbaud et le romantisme. Il collabore régulièrement à la revue Parade sauvage. Plusieurs de ses découvertes ont été citées dans l'édition 2009 de la Pléiade par André Guyaux (voir les poèmes L'Homme juste, L'Enfant qui ramassa les balles, Vieux de la vieille, Hypotyposes saturniennes ex Belmontet). Il a également participé aux revues Littératures en 2006, Rimbaud vivant en juin 2007, au numéro spécial Rimbaud de la revue Europe en 2009 et au n°5 des Cahiers du centre d’études métriques de Nantes.

Commentaires
Bon travail. Déjà Jean Jacques lefrère revient sur son idée de voir dans les personnages de gauche les frères Bardey. L'identification de Lucereau est indiscutable. Il ne reste plus qu'a vérifier quand Lucereau a quitté Aden pour Harar. Probablement n'a t il jamais rencontré Rimbaud. Et donc la démonstration serait faite que ce n'est pas Rimbaud assis à la table. Il y aura donc encore du nouveau dans les jours qui viennent.
Je partage l'intuition de Jean-Jacques Lefrère, avec moins de nuances toutefois : il y aurait plus d'une similitude entre ce barbu qui figure à gauche et Alfred Bardey. Et puisqu'il reconnaît lui-même que "c’est bien l’explorateur Lucereau qui figure sur la photographie d’Aden", il aura fini par comprendre, car il connaît indubitablement son affaire (et saluons ici son immense travail, révérence!) que cette photo aura été prise avant le départ de Bardey pour Bombay où il est parti s'équiper ayant décidé d'aller à Harar. Alfred ne reverra Lucereau qu'à Harar. Ce qui signifie, avant l'arrivée de Rimbaud à Aden. Car il est manifestement impossible que Lucereau, Bardey et Rimbaud aient pu se trouver ensemble à Aden. Cette vue a été prise par une belle fin de journée du printemps 1880 (fin mai-courant juin). Le vestibule de l'hôtel est baigné de la lumière de cet instant unique sous cette latitude. Admirable témoignage surgi du passé, dans la lumière même qui l'a capturé. L'heure bleue d'Aden. Qui la connaît ? Et "le repas du soir nous faisons part de nos projets d'établissements, déjà connus de M. Suel, à nos compatriotes, MM Lucereau et Pinchard. Henry Lucereau dit son intention de partir une troisième fois pour la côte… ("Barr-Adjam", page 26) Est-ce au cours de cette même soirée que Lucereau, il allait bientôt périr sous les lances des Itous-Gallas, eut "à un certain moment, le geste de mettre en joue, comme avec un fusil, quelqu'un ou quelque chose, ce qui arrêt(a) net les conversations des convives ébahis". Voilà. Reste à distribuer les seconds rôles: ce Pinchard, ce Suel, ce Dubar, et cet autre. Mais de Rimbaud point. On reproche pas mal de choses à Rimbaud, mais franchement, cette gueule de con, c'est rédhibitoire. Ouf.